Michel Bülher ne met pas d’eau dans son vin (Rouge) !

Crédit photo Anne Crété

Nous nous sommes trouvés un peu démunis lorsque nous avons décidé de consacrer un article de notre modeste blog de Quatorzien à Michel Bülher que nous croisons régulièrement au bistrot Le Laurier à l’angle de la rue Didot et de la rue Pernety où il a son pied-à-terre parisien. Car tout ou presque a déjà été dit sur « Bubu » qui a notamment déjà eu les honneurs de la télévision suisse (cliquer ici pour la belle émission de Manuella Maury sur la RTS Un). Pour autant, l’auteur-compositeur-interprète helvète n’est toujours pas à court d’inspiration et revient aujourd’hui à la charge avec Rouge, un nouvel album de chansons françaises à texte qui affiche clairement la couleur. L’occasion pour nous de lever un verre à sa santé !

« Un connard qu’a jamais dû ramer »

Etre Suisse, cela ne veut pas forcément dire être neutre. Né aux pays des banques, Michel Bülher est un artiste engagé qui n’a jamais mis son drapeau (rouge) dans sa poche. Plusieurs de ses chansons sont de virulentes charges contre le système capitaliste et la course au profit qui saccage la planète, exploite les humbles et laisse les plus fragiles sur le carreau. D’entrée de jeu ou presque, Pour se payer des yachts donne le ton : « Pour se payer des yachts/Et les pétasses qui vont avec/Pour se remplir les poches/De billets verts puant la mort/Pour être les plus gros/Pour être les plus forts/Ils ont violé sans vergogne la terre/[…] Ils ont tué la mer et les coraux/[…] Ils ont laissé sur le chemin/Terrassés par la faim/Dix millions de gamins ». Plus loin encore en milieu d’album, Ils étaient huit Polonais raconte l’histoire malheureusement tristement banale de travailleurs immigrés exploités puis remerciés par un patron indélicat. Plus de cinquante ans de chansons n’ont pas calmé Michel Bülher – bien au contraire. On a même l’impression qu’il est de plus en plus rouge (de colère), et qu’aucune argutie politique ne saurait venir à bout de la révolte face aux gâchis et aux injustices qui gronde en lui. Tous aux abris quand il tacle notre bon Président Macron dans Papillon de nuit ! : « Un connard qu’à jamais dû ramer/S’ met à dire que de l’autr’ côté d’ la rue/Y a tout l’ taf qu’on veut, qu’ y a qu’à s’ baisser/Moi pauv’ pomme pauv’ con, ben je l’ai cru/Tous les boulots d’ merde m’ les suis tapés/Laveur de vitres frotteur de trottoirs/Par téléphone vendeur de volets/Livreur à vélo dans la nuit noire (au noir!)/Bizarre j’ai pas fait mon beurre/J’ai dû rater l’ascenseur/Mais j’ai pu mesurer la tendresse/Des p’tits chefs qu’ aboient derrière tes fesses ». L’espoir (titre de l’une de ses précédentes chansons) semble vivre loin de ce monde puisque, chante-il dans Sapiens, « Nous n’avons rien appris » : « Pour un Villon, pour un Mozart/Pour un Van Gogh au désespoir/Combien de salauds dans l’histoire/De bourreaux d’ordures notoires/[…] Passent les siècles, les empires/Passent les fils passent les pères/A chaque fois pareille et pire/Comme un ressac revient la guerre/A chaque génération/Les cimetières sur l’horizon/Les champs de ruines à l’infini ». Qui va réconcilier Michel Bülher avec la vie ? Les femmes, les copains de bistrots ou bien la poésie ?

Crédit photo Anne Crété

« Chanter c’est vivre un peu plus »

On aurait en effet tort de ne voir en « Bubu » qu’un contestataire dépité de constater que le monde tel qu’il est n’est pas à la hauteur de celui qu’il devrait être. Rouge s’ouvre d’ailleurs sur une chanson de l’attente (et du confinement…) qui n’est rien d’autre qu’une déclaration d’amour à une mystérieuse Nanou… Comme souvent les idéalistes, Michel Bülher est en réalité un sentimental qui cultive un monde intérieur un peu mieux fréquenté que celui qu’il nous est habituellement donné de côtoyer. Une fois éloignés les fâcheux restent l’être aimé et les amis, toutes celles et tous ceux à qui il aime consacrer du temps. Ainsi en va-t-il dans Chanson pour Manuella de la bonne amie qui s’est fait cruellement larguer : « C’est pas parc’ qu’un mec s’est tiré/Manuella/Qu’il faut t’effondrer/Plus bouger rester là/T’as piqué du nez/T’as le cœur en gravats/Ça laiss’ rien debout un amour qu’est plus là/Pourtant cascades et falaises/Soleil couchant sur tes glaciers/L’automne aux branches des mélèzes/A mis de l’or pour te fêter/Bientôt viendra le blanc silence/La neige froid duvet de coton/Ç’ a toujours un vieux goût d’enfance/L’hiver qui nous garde aux maisons ». Quelle meilleure consolation en effet que la contemplation de la nature – ou de ce qu’il en reste encore… ? Pour les citadins, la poésie peut aussi se nicher dans les troquets de quartier avec bien sûr à boire et à manger comme à prendre et à laisser : « […] Voilà qu’verre en main, toujours gaillard/J’ me mets à zoner de bar en bar/J’y croise Dugland Machin Cézigues/L’Informé c’lui qu’ en sait long sur tout/Le Bavard qu’on fuit vu qu’il fatigue/Et Patou le p’tit qu’a les yeux doux/D’accord ça fait peu de Prix Nobel/Peu de « winners » au mètre carré/Et ça s’ contredit ça s’interpelle/N’empêch’ que c’est du monde du vrai/Comme ça rigole aux éclats/Je m’y plonge jusque là/Nuits enfumées jusqu’au matin clair/Je m’ sens comme un poisson dans la mer » (Papillon de nuit). Les années qui passent auront pourtant raison des plus beaux et vigoureux lépidoptères en quête de chaleur humaine et d’authenticité (« Bientôt viendra la fin du voyage/M’en irai sur la pointe des pieds »). Et la nostalgie affleure quand Michel Bülher évoque les souvenirs du grand voyageur qu’il a été (Je me souviens, Jérusalem) et des copains aujourd’hui disparus (Chanson pour Kim). Mais pas question de baisser la garde ou de mettre de l’eau dans son vin (rouge) car le rosâtre ne lui sied guère : « Rouge est la couleur du sang/Qui tant a nourri la terre/Sang d’esclaves de pauvres gens/Sang de femmes ordinaires/A travers la nuit des temps/Combien de larmes amères/Rouge est la couleur du sang/Sur nos drapeaux de misère » (Rouge). Bubu préfère chanter le monde quand bien même il lui fait très souvent voir rouge, car « Chanter c’est vivre un peu plus/C’est respirer à plein ciel bleu[…]/ Chanter c’est la main tendue/Le coeur qui s’offre généreux[…]/Chanter c’est libre et têtu/Veiller, entretenir le feu/C’est espérer que jamais plus/Un enfant n’sera malheureux » (Chanter). Alors chantons et buvons également ! Qui a bu boira, mais avec Bubu point de gros rouge qui tache, plutôt du Rouge auquel on s’attache…

Rouge, Les Editions du Crêt Papillon, 2021, 20 euros.

Pour acquérir Rouge, le dernier album de Michel Bülher, rendez-vous sur son site en cliquant ici. Vous y retrouverez également en libre accès l’intégralité des paroles de ses 236 chansons dont celles de Rouge ici reproduites avec l’aimable autorisation de l’auteur.

2 réflexions au sujet de « Michel Bülher ne met pas d’eau dans son vin (Rouge) ! »

  1. Quel beau résumé du personnage !
    Bravo Yann, pour ce talent de répereur, d’observateur de personnages et de chroniqueur populaire.
    Tout de bon !

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