« La marginalité est ma matière de prédilection » (Marie Bataille)

« Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière », disait Michel Audiard. Marie Bataille, auteure de littérature pour la jeunesse, partage cette tendresse particulière pour les marginaux et les êtres à part. Aziz, Nono, Mademoiselle Princesse Culotte ou bien encore Adolphe, le chien qui détestait son nom, sont les (anti-)héros atypiques de ses romans destinés aux 6-10 ans. Nous nous sommes rendus rue d’Alésia dans le quatorzième arrondissement de Paris pour rencontrer celle qui leur a donné vie.

Des textes courts réalisés au contact de professionnels

La rencontre de Marie Bataille avec la littérature jeunesse doit plus au hasard qu’à un projet délibérément réfléchi. L’évènement déclencheur se situe au début des années 90 quand elle est sollicitée pour s’occuper des pages Jeux du magazine J’aime lire destiné aux 7-10 ans et édité par le groupe Bayard Presse. Depuis ses études poussées de littérature à Toulouse, l’institutrice a toujours manifesté un goût certain pour l’écriture qu’elle va enfin se décider à exprimer publiquement en proposant à son éditeur un premier ouvrage intitulé Adolphe, aux pieds !. L’histoire du chien fugueur Adolphe qui déteste son nom et qui décide de faire le sourd pour ne plus l’entendre hurler de la bouche de son maître sera finalement éditée chez Milan et rééditée en poche quelques années plus tard avec des illustrations de Michel Tarride. Marie va bientôt prendre goût au travail d’écriture des romans jeunesse réalisés avec le concours des rédacteurs et des chefs de rubriques des différentes maisons d’éditions avec lesquelles elle collabore. « Si l’écriture de l’histoire se fait elle-même très rapidement après que l’idée a longtemps mûri, le travail de correction est extrêmement intéressant car on travaille avec des gens qui poussent au maximum pour que le livre soit le plus réussi possible », témoigne-t-elle. Les romans pour les 6-10 ans sont en règle générale des textes assez courts qui tiennent en cinq petits chapitres illustrés par un dessinateur. Marie va en réaliser une quinzaine qui seront publiés chez Milan, Bayard et Nathan et dont certains seront traduits en italien, danois ou coréen. La peur bleue d’Albertine, Nono et le tableau volé, Mère Rugueuse et les enfants perdus, Mademoiselle Princesse Culotte en sont quelques exemples qui empruntent tant au registre comique qu’au registre tragique. Où l’auteure puise-t-elle donc son inspiration ? « Je pense que c’est une part d’enfant qu’on a en soi car, en fait, ce sont des histoires qu’on se raconte à soi-même », nous dit Marie. Il parait qu’il n’y a de livres qu’autobiographiques. C’est, semble-t-il, également vrai pour les romans jeunesse car l’auteure d’Adolphe, aux pieds ! nous confie qu’il ne faut pas chercher bien loin pour découvrir l’origine de ce premier ouvrage : Marie qui s’appelle en réalité Marie-Louise détestait tout autant qu’Adolphe son véritable prénom pendant ses jeunes années, à une époque où il était perçu comme un peu désuet…

La révélation d’Aziz

Si la littérature jeunesse peut parfois être l’exutoire de conflits psychiques, elle peut également être l’expression d’un vécu personnel. « Ecrire ça guérit de beaucoup de choses, ça soulage le coeur… », peut-on lire au début d’Aziz, escalier D, appartement 27 publié en 2009 chez Milan Poche Junior. Cet ouvrage puise certainement beaucoup dans l’expérience d’institutrice de Marie qui a exercé son métier dans certaines banlieues difficiles d’Ile-de-France, à Bagneux ou à Nanterre. S’adressant aux 9-10 ans, il ne compte pas moins de 18 chapitres et est à ce jour le roman le plus long publié par notre auteure en plus d’être le seul qui soit écrit à la première personne du singulier. Comme tous les héros de Marie, Aziz a « quelque chose de travers » qui le rend unique et attachant. « Je me suis progressivement rendu compte que ce qui m’intéressait particulièrement dans l’enfance, c’étaient les êtres à part et un petit peu monstrueux, les enfants qui n’arrivaient pas à s’intégrer, nous dit l’écrivaine. Ils vont devenir les personnages récurrents de mes livres car j’ai toujours aimé travaillé sur ces enfants qui ne sont pas « comme les autres ». La marginalité est vraiment ma matière de prédilection ». De fait, l’ouvrage qui devait au départ s’intituler Les carnets de Mehmed n’a pas laissé indifférent et a été très bien accueilli notamment dans les écoles dont les élèves des classes primaires ont pu s’identifier au jeune héros qui connait une révélation à la fin du récit. Mais la véritable révélation du livre est bien celle de la qualité de romancière de Marie Bataille qui réussit vraiment à nous émouvoir en nous contant les aventures d’Aziz et de ses copains, les amours de sa soeur Samia et leur combat pour la réinsertion sociale et professionnelle de leur Mère Aïcha. « La littérature pour la jeunesse a été pour moi en quelque sorte une solution de facilité », affirme pourtant l’auteure qui n’a plus publié dans ce registre depuis maintenant cinq ans. L’histoire d’Aziz est à coup sûr un passeport convaincant pour d’autres projets littéraires qui, nous l’espérons, ne manqueront pas d’aboutir dans les années à venir.

Cliquez ici pour une visite sur le blog de Marie Bataille.

Prométhée Humanitaire : 25 ans de feu sacré pour aider les enfants des rues

Claire Falisse et Farah, bénévole à Prométhée Humanitaire, au Forum des Associations 2021 organisé par la Mairie du XIVème

Prométhée Humanitaire fêtera bientôt ses 25 ans d’existence. C’est dans le 14ème arrondissement de Paris que l’association de protection de l’enfance en danger à travers le monde a son siège. Nous sommes allés à la rencontre de Claire Falisse, sa co-fondatrice et directrice, un peu en amont de la 50ème édition de la grande vente d’objets de créateurs qui se tiendra les 4 et 5 décembre 2021 à l’Espace Commine (75003) pour contribuer au financement de la structure caritative.

Une actrice happée par l’humanitaire

Rencontrer Claire Falisse est relativement déstabilisant pour qui ne sait pas ce qu’est le don de soi. Même si sa modestie doit en souffrir, nous ne pouvions parler de Prométhée Humanitaire sans toucher un mot de celle qui, avec son amie Clotilde Heusse, est à l’origine de cet ambitieux projet d’aide aux enfants des rues. Car nous avons passé plus d’une heure et demi les yeux écarquillés et un peu abasourdi à l’écouter nous en parler. Claire Falisse se défend pourtant vivement d’être une sainte. Celle qui se destinait d’abord au métier d’actrice est arrivée en France il y a 35 ans en provenance de sa Belgique natale. Elle ne se doute pas encore qu’elle va se faire happer par l’humanitaire à l’occasion du tournage au Cambodge du téléfilm Les Saigneurs d’Alain Butler dont elle interprète l’un des personnages aux côtés de Véronique Jannot et de Claude Giraud. Cela ne va pourtant être qu’une demi-surprise pour sa famille qui l’avait déjà vue manifester son empathie pour les plus malheureux sur les traces de son père qui en Belgique prêtait main forte à l’Abbé Pierre. Mais ce voyage au Cambodge va être le véritable déclic de sa vocation rentrée de Saint-Bernard. Elle participe aux actions de Médecins Sans Frontières en visitant des orphelinats dont elle est frappée par l’état de délabrement et qui abritent dans des conditions d’hygiène extrêmement limite des enfants que l’inactivité et l’absence de stimulations a rendu à moitié autistes. Quelques années plus tard, à l’occasion d’une visite au Vietnam en compagnie de son amie Clotilde Heusse, elle est de nouveau assez stupéfaite de constater dans quelles conditions de dénuement vivent de nombreux enfants SDF. De retour en France, les deux femmes vont décider de s’engager durablement en leur faveur en créant l’association Prométhée Humanitaire.

Crédit photo Prométhée Humanitaire

Réparer et aider les enfants des rues sur le long terme

C’est un travail titanesque qui les attend. D’autant que les enfants des rues qui vivent principalement du vol, de la mendicité et de la prostitution, sont partout dans le monde mal perçus et stigmatisés. « Pour beaucoup de gens, ce sont des enfants foutus, témoigne Claire. Pourtant à 98%, nous en avons fait des hommes et des femmes bien, c’est-à-dire habités par le respect de l’autre et la bienveillance, et qui sont capables de donner à leurs propres enfants l’amour qu’ils n’ont pas eux-mêmes reçu ». Les enfants des rues se distinguent en effet essentiellement des orphelins par leur déficit affectif de départ. « Ils sont plus difficiles à mettre debout car la plupart du temps ils n’ont pas eu la base, nous explique leur maman de substitution. Ils sont partis de chez eux dès qu’ils ont pu marcher, mais ça n’a jamais très bien fonctionné. Ce sont souvent des enfants de gens très pauvres, de cas sociaux, de fous ou d’alcooliques. C’est pour cela que leur redonner confiance en l’humain et en la vie peut prendre du temps. Pour les sauver, il n’y a pas deux solutions : il faut leur offrir un abri 24h/24 et surtout leur proposer un vrai projet d’avenir auquel ils pourront s’accrocher. » Prométhée Humanitaire entend ainsi ausi bien se démarquer des grosses ONG qui manquent de souplesse et d’à propos et se contentent de proposer des programmes de retour en famille plus ou moins efficaces, que des petites associations locales qui manquent cruellement de moyens et qui proposent soit des centres de jour soit des centres de nuit. L’action de l’association humanitaire française se situe quant à elle sur le long terme et sa directrice est particulièrement fière d’avoir « élevé » et scolarisé douze enfants qui sont aujourd’hui universitaires. « Ce que nous faisons, nous voulons le faire bien, insiste Claire. Il vaut mieux s’occuper de moins d’enfants et le faire honnêtement sur le long terme plutôt que dépenser de l’argent en pure perte pour des actions ponctuelles et sans aucun suivi ».

Une présence en Haïti, à Madagascar et au Sénégal

La structure caritative est aujourd’hui présente en Haïti aux côtés du centre d’accueil Chemin la Vie, au Sénégal avec l’association SPER et à Madagascar en soutien du Centre Ranovozantsoa. En s’appuyant sur ce réseau d’associations partenaires locales, Prométhée Humanitaire s’emploie à proposer une prise en charge totale des enfants abandonnés en construisant et en animant des centres d’accueil qui leur assurent subsistance et scolarisation dans un cadre de vie stable et pérenne. Les réalisations sont multiples, qui toutes visent à l’intégration par le travail dans des pays qui souvent n’en proposent pas (a fortiori depuis l’épidémie de Covid). Elles peuvent prendre ici la forme de la création d’une boulangerie solidaire tenus par les enfants ou bien là celle de jardins potagers dont ils seront chargés de l’entretien. « Nous recherchons actuellement activement des sponsors pour créer des petits jardins écolos sur différents sites où nous sommes implantés, nous précise Claire. Nous avons des terrains pour le faire en Haïti et en Casamance au Sénégal. Les enfants pourraient y apprendre à travailler alors même qu’ils n’ont jamais vu leurs parents le faire et également à être plus autonomes et auto-suffisants dans un environnement économique aujourd’hui très dégradé. Bien sûr, dans ces pays très pauvres, cela nécessite de construire des murs pour empêcher que les productions ne soient volées. Nous avons commencé à le faire en Haïti sur le grand terrain dont nous disposons et sommes également sur le point de le faire au Sénégal. » Tous les donateurs sont bien sûr les bienvenus, qui pour aider à la construction des murs, qui pour participer à celle d’un poulailler. Pour venir en aide aux 160 enfants aujourd’hui suivis par Prométhée Humanitaire, l’association de bienfaisance ne recevra en effet jamais trop de dons (ouvrant droit à réduction fiscale à hauteur de 75% de leur montant). Elle organise par ailleurs chaque année grâce à la générosité de nombreuses entreprises partenaires et à l’aide de ses bénévoles deux grandes ventes de créateurs pour financer ses projets solidaires. La cinquantième édition de cette vente aura donc lieu les 4 et 5 décembre prochains à l’Espace Commine dans le troisième arrondissement de Paris. Courrez-y un peu avant Noël si vous voulez faire du bien avec du beau !

Cliquez ici pour faire un don à Prométhée Humanitaire (don ouvrant droit à réduction fiscale à hauteur de 75% de son montant).

Cliquez ici pour une visite sur l’Adobe Spark Page de Prométhée Humanitaire et visionner les nombreuses vidéos qui vous sensibiliseront au travail sur le terrain de l’association.

Cliquez ici pour accéder au site de Prométhée Humanitaire.

Alain Vlad, un professeur à l’école de la rue

Alain Vlad et Béatrice Giudicelli à la terrasse de « L’Imprévu »

Dans un célèbre livre autobiographique paru en 1933 et intitulé Dans la dèche à Paris et à Londres, George Orwell décrit de façon poignante ce qu’est la pauvreté : exploitation au travail, alcool, maladies précoces et faim presque permanente. Alain Vlad a également connu la dèche à Paris et, ces deux dernières années, à Paris XIVème. Il s’en sort aujourd’hui grâce à la générosité de Quatorziens qui l’ont pris sous leur aile. Rencontre place Flora Tristan à la terrasse du café L’Imprévu.

Besoin d’ailleurs et d’autre chose

La dèche ne fait pas toujours perdre le respect de soi-même et des autres. A notre approche, Alain se lève de la table de L’Imprévu qu’il partage avec Béatrice Giudicelli. Ce migrant d’origine roumaine n’a en réalité jamais cessé de faire des efforts pour se faire bien accepter de son pays d’accueil. D’ailleurs, son vrai prénom est Alin et non Alain. S’il l’a francisé, c’est moins pour complaire à Eric Zemmour que par souci de simplicité, pour éviter les confusions. Alain nous raconte comment il a quitté son poste de professeur de physique-chimie qu’il occupait dans sa Roumanie natale, dix ans après la chute du tyran communiste Ceaușescu et presque dix ans avant l’adhésion de son pays d’origine à l’Union Européenne. C’est l’Angleterre d’avant le Brexit qu’il avait à l’époque en vue pour y réaliser ses rêves d’ailleurs et d’autre chose loin de la bureaucratie et de la corruption qui sévissaient alors en République roumaine. Mais la perspective de mourir asphyxié au dessus des roues d’un camion en partance pour « l’Eldorado » britannique l’a sagement fait reculer. Il se réfugie finalement en France où il travaille dans le bâtiment à la conduite de chantiers ou bien pour assister les architectes dans la finalisation de leurs plans. Les conditions très précaires dans lesquelles il travaille ne lui permettent pourtant pas de mener grand train. En proie à des difficultés financières, il se brouille avec la parentèle qui l’héberge à Paris et choisit la rue pour décor de la suite de ses aventures. C’est la plongée plus ou moins volontaire dans la dèche qu’Alain va d’abord expérimenter pendant plusieurs années rue des Barres entre l’Hôtel de Ville, l’église Saint-Gervais et la Mairie du IVème. « Là-bas, tout le monde me connaissait même le Maire Ariel Weil avec lequel j’ai sympathisé, se remémore Alain. Je faisais du soutien scolaire pour les collégiens dont je surveillais les devoirs. J’ai même inspiré une exposition de dessins et d’aquarelles réalisés par une peintre et qui m’ont eux-mêmes inspiré des haikus. Nous exposions nos oeuvres devant les arbres du jardin à côté. »

La dèche à Paris XIVème : Alain devant le « Café Chineur » rue Raymond-Losserand en mai 2021 (crédit photo Alain Gorich/Figures du XIVème arr.)

Un contemplatif amoureux des livres

C’est dans le XIVème arrondissement de Paris qu’Alain trouve finalement ses repères. Il y est tout aussi populaire et y détonne tout autant que dans le centre de Paris. En plus d’être une épicerie-bazar ouverte de jour comme de nuit (car notre ami roumain pratique assidûment le partage et la redistribution avec ses compagnons d’infortune), Alain est également une véritable bibliothèque ambulante. Il traine en effet avec lui en permanence et depuis des années tout un carton de livres. « C’est grâce aux livres que j’ai pu apprendre le français en deux ans, se souvient-il. Grâce aussi, c’est vrai, à la télé et aux films sous-titrés de la chaîne Arte ». Plutôt que de mendier, Alain lit toute la journée. Il lit absolument tous les livres exceptés les livres politiques. Occuper son esprit est pour lui une question de dignité au même titre que rester propre ou prendre soin de son habillement. « Les habitants du quartier sont souvent interloqués car lorsque je lis, je passe régulièrement « en mode réflexion » et je regarde droit devant moi dans le vide. Visiblement, ça les interpelle et il me laisse parfois de l’argent », témoigne celui qui ne concourt pourtant pas dans la catégorie des maîtres zen. Ce comportement atypique – et, il faut bien le dire, reposant pour les passants – n’a pas manqué de le rendre sympathique aux Quatorziens. Le bienveillant bouche à oreille dont il bénéficie a eu tôt fait de susciter la curiosité de Béatrice Giudicelli qui a décidé en mai 2021 de lui consacrer un nouvel opus de Figures du XIVème, la série d’entretiens filmés et dessinés de figures inspirantes de l’arrondissement qu’elle réalise depuis plusieurs années avec ses complices France Dumas et Alain Goric’h. Le reportage intitulé Tourner la page va susciter un mouvement de solidarité locale qui a aujourd’hui pour heureux résultat de lui faire enfin bénéficier d’un toit rue de Gergovie à quelques dizaines de mètres seulement de son repaire de la rue d’Alésia. Petit à petit, l’oiseau fait son nid et prépare même aujourd’hui son envol professionnel car, fort de son important background scientifique de physicien, Alain espère vivement retrouver du travail dans le secteur de l’énergie. Le projet qu’il a en tête reste toutefois à ce jour top secret !

Michel Bülher ne met pas d’eau dans son vin (Rouge) !

Crédit photo Anne Crété

Nous nous sommes trouvés un peu démunis lorsque nous avons décidé de consacrer un article de notre modeste blog de Quatorzien à Michel Bülher que nous croisons régulièrement au bistrot Le Laurier à l’angle de la rue Didot et de la rue Pernety où il a son pied-à-terre parisien. Car tout ou presque a déjà été dit sur « Bubu » qui a notamment déjà eu les honneurs de la télévision suisse (cliquer ici pour la belle émission de Manuella Maury sur la RTS Un). Pour autant, l’auteur-compositeur-interprète helvète n’est toujours pas à court d’inspiration et revient aujourd’hui à la charge avec Rouge, un nouvel album de chansons françaises à texte qui affiche clairement la couleur. L’occasion pour nous de lever un verre à sa santé !

« Un connard qu’a jamais dû ramer »

Etre Suisse, cela ne veut pas forcément dire être neutre. Né aux pays des banques, Michel Bülher est un artiste engagé qui n’a jamais mis son drapeau (rouge) dans sa poche. Plusieurs de ses chansons sont de virulentes charges contre le système capitaliste et la course au profit qui saccage la planète, exploite les humbles et laisse les plus fragiles sur le carreau. D’entrée de jeu ou presque, Pour se payer des yachts donne le ton : « Pour se payer des yachts/Et les pétasses qui vont avec/Pour se remplir les poches/De billets verts puant la mort/Pour être les plus gros/Pour être les plus forts/Ils ont violé sans vergogne la terre/[…] Ils ont tué la mer et les coraux/[…] Ils ont laissé sur le chemin/Terrassés par la faim/Dix millions de gamins ». Plus loin encore en milieu d’album, Ils étaient huit Polonais raconte l’histoire malheureusement tristement banale de travailleurs immigrés exploités puis remerciés par un patron indélicat. Plus de cinquante ans de chansons n’ont pas calmé Michel Bülher – bien au contraire. On a même l’impression qu’il est de plus en plus rouge (de colère), et qu’aucune argutie politique ne saurait venir à bout de la révolte face aux gâchis et aux injustices qui gronde en lui. Tous aux abris quand il tacle notre bon Président Macron dans Papillon de nuit ! : « Un connard qu’à jamais dû ramer/S’ met à dire que de l’autr’ côté d’ la rue/Y a tout l’ taf qu’on veut, qu’ y a qu’à s’ baisser/Moi pauv’ pomme pauv’ con, ben je l’ai cru/Tous les boulots d’ merde m’ les suis tapés/Laveur de vitres frotteur de trottoirs/Par téléphone vendeur de volets/Livreur à vélo dans la nuit noire (au noir!)/Bizarre j’ai pas fait mon beurre/J’ai dû rater l’ascenseur/Mais j’ai pu mesurer la tendresse/Des p’tits chefs qu’ aboient derrière tes fesses ». L’espoir (titre de l’une de ses précédentes chansons) semble vivre loin de ce monde puisque, chante-il dans Sapiens, « Nous n’avons rien appris » : « Pour un Villon, pour un Mozart/Pour un Van Gogh au désespoir/Combien de salauds dans l’histoire/De bourreaux d’ordures notoires/[…] Passent les siècles, les empires/Passent les fils passent les pères/A chaque fois pareille et pire/Comme un ressac revient la guerre/A chaque génération/Les cimetières sur l’horizon/Les champs de ruines à l’infini ». Qui va réconcilier Michel Bülher avec la vie ? Les femmes, les copains de bistrots ou bien la poésie ?

Crédit photo Anne Crété

« Chanter c’est vivre un peu plus »

On aurait en effet tort de ne voir en « Bubu » qu’un contestataire dépité de constater que le monde tel qu’il est n’est pas à la hauteur de celui qu’il devrait être. Rouge s’ouvre d’ailleurs sur une chanson de l’attente (et du confinement…) qui n’est rien d’autre qu’une déclaration d’amour à une mystérieuse Nanou… Comme souvent les idéalistes, Michel Bülher est en réalité un sentimental qui cultive un monde intérieur un peu mieux fréquenté que celui qu’il nous est habituellement donné de côtoyer. Une fois éloignés les fâcheux restent l’être aimé et les amis, toutes celles et tous ceux à qui il aime consacrer du temps. Ainsi en va-t-il dans Chanson pour Manuella de la bonne amie qui s’est fait cruellement larguer : « C’est pas parc’ qu’un mec s’est tiré/Manuella/Qu’il faut t’effondrer/Plus bouger rester là/T’as piqué du nez/T’as le cœur en gravats/Ça laiss’ rien debout un amour qu’est plus là/Pourtant cascades et falaises/Soleil couchant sur tes glaciers/L’automne aux branches des mélèzes/A mis de l’or pour te fêter/Bientôt viendra le blanc silence/La neige froid duvet de coton/Ç’ a toujours un vieux goût d’enfance/L’hiver qui nous garde aux maisons ». Quelle meilleure consolation en effet que la contemplation de la nature – ou de ce qu’il en reste encore… ? Pour les citadins, la poésie peut aussi se nicher dans les troquets de quartier avec bien sûr à boire et à manger comme à prendre et à laisser : « […] Voilà qu’verre en main, toujours gaillard/J’ me mets à zoner de bar en bar/J’y croise Dugland Machin Cézigues/L’Informé c’lui qu’ en sait long sur tout/Le Bavard qu’on fuit vu qu’il fatigue/Et Patou le p’tit qu’a les yeux doux/D’accord ça fait peu de Prix Nobel/Peu de « winners » au mètre carré/Et ça s’ contredit ça s’interpelle/N’empêch’ que c’est du monde du vrai/Comme ça rigole aux éclats/Je m’y plonge jusque là/Nuits enfumées jusqu’au matin clair/Je m’ sens comme un poisson dans la mer » (Papillon de nuit). Les années qui passent auront pourtant raison des plus beaux et vigoureux lépidoptères en quête de chaleur humaine et d’authenticité (« Bientôt viendra la fin du voyage/M’en irai sur la pointe des pieds »). Et la nostalgie affleure quand Michel Bülher évoque les souvenirs du grand voyageur qu’il a été (Je me souviens, Jérusalem) et des copains aujourd’hui disparus (Chanson pour Kim). Mais pas question de baisser la garde ou de mettre de l’eau dans son vin (rouge) car le rosâtre ne lui sied guère : « Rouge est la couleur du sang/Qui tant a nourri la terre/Sang d’esclaves de pauvres gens/Sang de femmes ordinaires/A travers la nuit des temps/Combien de larmes amères/Rouge est la couleur du sang/Sur nos drapeaux de misère » (Rouge). Bubu préfère chanter le monde quand bien même il lui fait très souvent voir rouge, car « Chanter c’est vivre un peu plus/C’est respirer à plein ciel bleu[…]/ Chanter c’est la main tendue/Le coeur qui s’offre généreux[…]/Chanter c’est libre et têtu/Veiller, entretenir le feu/C’est espérer que jamais plus/Un enfant n’sera malheureux » (Chanter). Alors chantons et buvons également ! Qui a bu boira, mais avec Bubu point de gros rouge qui tache, plutôt du Rouge auquel on s’attache…

Rouge, Les Editions du Crêt Papillon, 2021, 20 euros.

Pour acquérir Rouge, le dernier album de Michel Bülher, rendez-vous sur son site en cliquant ici. Vous y retrouverez également en libre accès l’intégralité des paroles de ses 236 chansons dont celles de Rouge ici reproduites avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Olivia Fdida : « Mon Quartier, c’est mon fils ma bataille »

Olivia Fdida (au centre) et les deux bonnes fées de l'association "Vivre Plaisance" (Suzy Fdida et Annick Rogers) au bar "L'Imprévu"
Olivia Fdida (au centre) et les deux bonnes fées de l’association « Vivre Plaisance » (Suzy Fdida et Annick Rogers) au bar « L’Imprévu »

Olivia Fdida a fait don de sa personne au Quartier Pernety-Plaisance. Elle l’aime et veille sur lui comme le fait une mère pour son enfant en animant depuis quatre ans l’association Vivre Plaisance. Lorsqu’on la croise rue Didot en train de taper la discute avec les employés du Franprix ou bien Louis, le patron du Laurier, on est frappé par sa spontanéité et sa facilité à aller vers les gens. Ce goût des autres est sa marque de fabrique qu’elle tient, nous dit-elle, de son éducation. Son dynamisme et sa constante implication font le reste. Nous avons rencontré Olivia autour d’un verre à la terrasse de L’Imprévu pour qu’elle nous en dise un peu plus sur son bébé associatif.

Défense, promotion et animation du Quartier Pernety-Plaisance

A l’origine de l’association Vivre Plaisance, il y a le collectif Didot-Eure-Ripoche créé autour de Félix de Vidas pour mener la fronde contre les surélévations et la (sur-)densification dans les rues de l’Eure, Didot et Maurice Ripoche. Mettre en place une structure associative s’est avéré non seulement nécessaire pour envisager des recours judiciaires mais également pour entreprendre des actions positives en direction des habitants du Quartier Pernety-Plaisance. « Nous souhaitions faire vivre notre Quartier parce que profondément nous l’aimons », se souvient Olivia. Epaulée par sa maman (Suzy Fdida qui est présidente de l’association) et par une amie (Annick Rogers qui en est la trésorière), elle propose dès 2017 la création d’une fête annuelle, la Fête des Découvertes, destinée à favoriser la rencontre de ceux qui se croisent tous les jours dans la rue sans jamais vraiment se connaître. Tous les commerçants contactés se prêteront volontiers au jeu et la fête du vivre-ensemble qui se déroule autour d’un repas partagé et de manifestations artistiques et culturelles comptera jusqu’à 400 participants venus non seulement du XIVème mais également des arrondissements parisiens alentours. Malheureusement, la crise sanitaire a empêché la tenue de la fête ces deux dernières années. Il en fallait pourtant beaucoup plus pour décourager Olivia : « Je me suis dit que plutôt que laisser mourir notre Quartier à cause de la crise, il me fallait le mettre en avant. En tant que chargée de com’ de l’association, je me suis donc amusée à aller à la rencontre des commerçants pour savoir qui était ouvert ou fermé, qui était nouvellement arrivé, et à faire de ces rencontres des petits reportages vidéos. » Car en parallèle de sa mission d’animation, l’association Vivre Plaisance assume un véritable rôle de promotion du Quartier au travers de ses commerçants et habitants, des activités qui s’y déroulent, et même de ses structures d’habitation. En plus des combats victorieux déjà évoqués contre la surélévation de certains immeubles pour en faire des logements sociaux, elle s’attache à défendre la qualité de vie des résidents. Elle a par exemple beaucoup bataillé en faveur de la requalification de la cité de l’Eure en résidence pour éviter la stigmatisation de ses habitants : « Pour beaucoup trop de gens, HLM signifie « racaille » alors que les jeunes qui habitent ces immeubles sont plein de ressources, témoigne Olivia. Nous les connaissons ma mère et moi depuis leur plus jeune âge parce que nous avons fait de l’aide aux devoirs. C’est pourquoi nous avons toujours été à leurs côtés même quand il y a eu des problèmes avec la police. Nous avons oeuvré à leur faire accepter la police et avons contribué à temporiser les choses. Aujourd’hui, ils s’en sont tous sortis et nous en sommes bien sûr très très fières. » 

Olivia bien entourée pour l’opération « Paris sans mégots » de mai 2021

Implication locale maximale

Oui, les jeunes du Quartier Pernety ont le sens civique. Pour preuve, leur participation en mai dernier à l’opération Paris sans mégots organisée à l’instigation de la Mairie de Paris pour nettoyer la capitale et à laquelle Olivia a également participé. La propreté est d’ailleurs un autre cheval de bataille de l’association Vivre Plaisance : « Nous menons un combat résolu pour la propreté et le nettoyage. Il est inadmissible que les rues et places du Quartier ne soient pas bien entretenues en raison notamment de la nuisance causée aux personnes handicapées ». Faire vivre son Quartier, c’est également veiller sur ses commerces. Olivia qui a grandi dans le XIVème arrondissement aimerait que la rue d’Alésia retrouve la grouillante activité des échoppes commerciales qui faisait son charme d’antan : « C’est certes bien le bio, mais aujourd’hui il n’y a plus que ça, constate-t-elle un brin nostalgique. Il serait très dommage de voir disparaitre les boutiques de marque qu’elles soient de chaussures ou d’habillement. Car je veux absolument que mon Quartier continue de vivre. » Mortel, le XIVème ? Pas de la faute de tous ceux qui, des commerçants aux associatifs en passant par les politiques, se battent pour l’animer. Si Olivia entretient les meilleures relations avec Mme la Maire Carine Petit, son association dont les maitres mots sont vivre ensemble et ouverture d’esprit reste résolument apolitique : « Nous invitons absolument tous les élus à la Fête des Découvertes et collaborons aussi bien avec l’association Urbanisme et Démocratie dirigée par Jean-Pierre Armangau que celle des Amis de la Place Moro-Giafferi créée par Hervé Jacob pour mener à bien des combats et des projets communs », nous assure-t-elle. Vivre Plaisance pratique volontiers le brassage et le mélange des couleurs et souhaiterait d’ailleurs étendre cette façon de procéder à l’ensemble de l’arrondissement : « Il faut arrêter avec ce séparatisme local et toutes ces frontières virtuelles qui font qu’une partie du XIVème ne se mélange pas avec une autre partie du XIVème, tonne Olivia. J’aimerais qu’un jour notre fête puisse réunir tout l’arrondissement. J’avais déjà exprimé ce désir avant même de créer l’association en emmenant les jeunes du Quartier à la Mosquée de Paris, à Notre-Dame et dans une synagogue. » Mais pour pouvoir mettre en oeuvre ce beau projet de vivre ensemble, les subventions et l’aide matérielle de la Mairie du XIVème ne suffisent pas toujours. Avis à tous les amoureux du Quartier : l’adhésion à Vivre Plaisance coûte seulement 12 euros. Olivia, Suzy, Annick ainsi que Claude Sernery et David Velten qui sont les deux autres bénévoles de l’association, vous attendent nombreux !

Cliquez ici pour accéder à la page Facebook de Vivre Plaisance.

Avec Amine Baoubbas….
… Et avec Brigitte Macron !

Patrice Pater, le lunetier qui voit double dans le 14ème !

Un double foyer dans le 14ème arrondissement, quoi de plus normal pour un opticien ? C’est rue Crocé-Spinelli à quelques pas du coeur du Village Pernety que le créateur lunetier Patrice Pater a décidé il y a deux mois d’installer son Atelier qui fait désormais pendant à sa boutique du 128 boulevard Brune. B. Brune Optique s’agrandit donc d’un nouvel espace pour développer son activité en restant fidèle à la ligne originale suivie par l’entrepreneur guadeloupéen : fabriquer et vendre des lunettes françaises. Entrevue autour d’un verre de ti-punch !

Le choix de la création française

A l’heure où nous écrivons ces lignes, Patrice Pater est dans l’avion qui le mène vers son île natale. C’est vraiment une personne très attachante que nous avons rencontrée – à la fois créative et passionnée par son métier. Après des études d’optique à Paris, Patrice commence par travailler dans des grandes chaînes de magasins comme le tout-venant des opticiens. Il y vend des lunettes fabriquées en Asie pour le compte de grandes marques telles que Dior, Chanel, etc., mais commence déjà à s’intéresser à l’artisanat de la lunette par amour de l’objet et des matériaux qui le composent. « C’est une partie du métier qu’on ne met pas beaucoup en avant puisqu’on a surtout vendu ces cinquante dernières années des produits en provenance de l’industrie asiatique, souligne Patrice. On connait donc très mal les produits fabriqués à la main des petits producteurs français que je m’efforce de promouvoir. Et on a en fait complètement oublié que la lunetterie est d’abord un savoir-faire de chez nous ». Patrice se spécialise peu à peu dans la vente des lunettes haut de gamme de créateurs français (Henry Jullien, Roussilhe, etc.) dont il apprécie le travail et qu’il suit depuis le début de sa carrière même s’ils ne sont pas forcément les plus commercialement rentables. Jusqu’à ce que sa passion pour l’objet artisanal l’amène il y a quelques mois à suivre une formation à Morez, le berceau jurassien de l’industrie française de la lunetterie, pour y suivre les cours de Jacques Depussay et Alain Clerc, meilleurs ouvriers de France et dirigeants de l’unique école française de lunetiers. Entretemps, Patrice a ouvert sa boutique boulevard Brune dans le 14ème arrondissement de Paris où il vend exclusivement des lunettes conçues dans des ateliers artisanaux français et fabriquées par une main d’oeuvre locale. Pour illustrer son souci d’utiliser les circuits courts de production, Patrice me fait admirer les lunettes de soleil de la marque Friendly Frenchy réalisées à Auray en Bretagne à partir de coquillages recyclés et de matières innovantes 100% biosourcées. Cet allant pour la défense de l’industrie nationale et sa préoccupation environnementale a attiré à lui une fidèle clientèle également sensible à ces causes très au goût de l’époque. Le bouche-à-oreille marche bien sûr à plein pour venir l’étoffer. 

Création de lunettes sur mesure

Mais Patrice Pater ne se contente pas de vendre des lunettes. Depuis son passage à Morez, il en fabrique désormais également sur mesure dans son Atelier de la rue Crocé-Spinelli à la demande de sa clientèle : « Je prends les mesures, on choisit les formes et les coloris que l’on souhaite, je fais plusieurs croquis, je réalise un premier prototype pour savoir s’il est adapté à la morphologie en présence, puis un deuxième lors d’un rendez-vous suivant, et c’est en général la troisième paire de lunettes qui est la bonne. » Patrice travaille sa matière première, l’acétate de cellulose, sur la toupie de lunetier qu’il a acquise pour réaliser sur place des lunettes adaptées à un visage trop petit ou trop large ou bien à un nez particulier. Son goût personnel va aux lunettes translucides et colorées dont les montures sont imposantes telles celles qu’il porte lui-même sur le nez, mais il réalise bien sûr à l’occasion des montures plus fines ou bien en passe commande à des producteurs qui lui livre des lunettes de semi-mesure adaptables à différentes types de morphologie. « Quand je fais mes lunettes, je prends vraiment du plaisir, nous assure Patrice. Ce ne sont pas pour moi les lunettes les plus rentables car j’y passe beaucoup de temps, mais je me fais très plaisir en les réalisant car cela me permet d’assouvir un profond besoin personnel de créativité ». Notre entrepreneur se sent du reste très à l’aise dans son atelier qu’il nous fait visiter et dont il nous fait découvrir en détails tous les outils (presse, toupie, etc.). Son souci actuel est de le faire mieux connaître dans le Quartier Pernety. Il envisage pour cela d’organiser pendant la troisième semaine du mois de juin un petit événement festif devant la boutique de la rue Crocé-Spinelli pour sensibiliser plus encore les habitants du village du 14ème arrondissement à son concept de consommation raisonnée. Ce sera en tout cas pour tous l’occasion de découvrir sa très large gamme de lunettes de soleil de style avant de partir en vacances frimer sur la plage. Comme dit le proverbe guadeloupéen, « porter des lunettes ne veut pas dire savoir lire »…

Cliquer ici pour accéder à la page Facebook de B. Brune Optique.

A la rencontre des artistes du Marché de la Création Edgar Quinet

Dominique Cros, présidente de l’association des artistes du Marché de la Création

Pour les Quatorziens qui l’ignoreraient encore, le Marché de la Création Edgar Quinet situé sur le terre-plein central du boulevard du même nom juste à côté de la Tour Montparnasse est actuellement ouvert comme chaque dimanche de l’année entre 10 heures et 19 heures. Il est donc loisible à tous de s’y rendre pour rencontrer les artistes-exposants, flasher sur leurs oeuvres et créations, et réaliser de bonnes affaires dans une ambiance conviviale et décontractée. Nous y avons croisé trois membres de l’association regroupant les artistes participants pour faire un point sur l’activité du marché par temps de pandémie.

Un rendez-vous emblématique du 14ème arrondissement de Paris

Le Marché de la Création Edgar Quinet est sans aucun doute l’un des rendez-vous les plus emblématiques du 14ème arrondissement artistique. Institué en 1994 à l’initiative d’André Felten entouré des élus du 14ème arrondissement et du Groupement des Marchés Libres de Paris, il a succédé au « marché aux navets » créé début 1900 par « La horde de Montparnasse », un groupe d’artistes qui a grandement contribué à faire du boulevard du Montparnasse un haut lieu du marché de l’art en abritant de nombreux jeunes artistes en devenir au nombre desquels Léger, Modigliani, Chagall, Soutine et bien d’autres encore. Aujourd’hui géré par l’EGS Edgar Quinet, le Marché de la Création est une sorte de grande galerie d’art « à ciel ouvert » exposant toutes les diversités artistiques : peintures, gravures, sculptures, céramiques, créations en marqueterie, vitrail, soie, etc. Dominique Cros, la présidente de l’association des artistes du marché qui compte une soixantaine de membres, se démène depuis deux ans pour assurer la promotion de la manifestation hebdomadaire, aidée en cela par un noyau dur d’exposants dont font partie Sylvie Laroche et Jacqueline Chesta. Les trois femmes que nous avons rencontrées sur leur lieu d’exposition sont toutes très attachées au marché aussi bien sentimentalement que professionnellement. « Nous sommes bien conscientes du privilège que représente la possibilité d’exposer à Montparnasse qui reste un lieu unique doté d’un certain prestige artistique, précise Sylvie Laroche. La motivation des artistes les plus assidus s’en trouve décuplée pour produire et présenter des oeuvres qui concurrencent en qualité celles exposées dans les galeries d’art traditionnelles ». Le Marché de la Création facilite de surcroit beaucoup la proximité des créateurs avec le public et permet une discussion autour des oeuvres sans l’intermédiaire d’un galeriste. Des liens d’amitiés régulièrement s’y nouent avec les amateurs d’art locaux et internationaux qui aiment se donner rendez-vous sur le terre-plein central du boulevard Edgar Quinet pour venir échanger avec les artistes et acquérir leurs oeuvres à « prix direct atelier ».

Le stand de la chapelière Sylvie Laroche

L’effet « régénérateur » de la crise sanitaire

La crise sanitaire a bien sûr eu un impact considérable sur la fréquentation du marché à tel point qu’un tiers seulement des artistes y tient actuellement un stand. Les bistrots alentours sont toujours désespérément fermés, ce qui ne favorise guère l’assiduité des amateurs d’art locaux. Les plus résistants à l’adversité n’en sont que plus attentifs aux productions des artistes qui observent de leur côté que leur relation aux habitants du quartier a positivement évolué depuis la disparition des touristes : « Les gens nous regardent différemment et sont beaucoup plus intéressés qu’avant, constate Jacqueline Chesta. Il faut dire que les artistes ont considérablement monté en gamme en délaissant les Tours Eiffel, les Arcs de Triomphe et les vues de Paris prisés des touristes étrangers pour se consacrer à des créations bien plus originales. Les artistes font désormais preuve de plus d’indépendance d’esprit et on constate un retour certain de la qualité artistique des oeuvres produites ». Les Parisiens découvrent ou pour certains redécouvrent sous un jour nouveau le Marché de la Création Edgar Quinet et Dominique Cros souhaite surfer sur ce regain d’intérêt en multipliant les initiatives pour y sensibiliser les médias. Elle est ainsi la cheville ouvrière de l’organisation de la célébration des 25 ans du Marché initialement prévue en juin 2020 et finalement annulée en raison de la crise sanitaire. Une fête ajournée mais toujours une journée à fêter puisque 2021 déroulera probablement cet été son « Tapis rouge aux artistes du Marché de la Création » autour de nombreux thèmes et animations sur lesquels Dominique et ses amis continuent de travailler. A ne manquer sous aucun prétexte !

Le stand de Jacqueline Chesta

 

David Rathgeber veut mettre le 14ème dans son Assiette

Alors que les échafaudages du 181 de la rue du Château viennent tout juste d’être retirés, David Rathgeber, le chef et patron du restaurant L’Assiette s’active déjà en Arrière Cuisine pour préparer l’après-Covid. Il nous a reçus dans sa toute pimpante épicerie fine – cave à manger qui jouxte depuis maintenant quelques mois le célèbre restaurant du 14ème arrondissement pour envisager la sortie de crise sanitaire. Au menu : démocratisation de la clientèle et souvenirs de voyages – mais toujours pas de feuilles à sucer !

Casser l’image « gauche caviar » de L’Assiette

On ne vient en effet pas à L’Assiette pour y sucer des feuilles mais pour y apprécier le meilleur de la cuisine française traditionnelle restée chère au chef étoilé auvergnat David Rathgeber. Pas question pour ce spécialiste du gibier de changer son fusil d’épaule : il continuera dans le cadre intemporel de L’Assiette à revisiter les grands classiques de la gastronomie hexagonale qui ont fait le succès du restaurant depuis aujourd’hui treize ans. Pot-au-feu, pieds paquets, chou farci, cassoulet, escargots, tête de veau ravigote, la liste est longue des plats traditionnels dont il est passé maitre dans l’art de « détourner la recette » et qu’il réinterprète à sa façon sans les dénaturer. Le souci de David Rathgeber est bien plutôt aujourd’hui d’élargir l’accès du célèbre restaurant de la rue du Château en captant une clientèle locale en sus de la clientèle nationale et internationale qu’il a déjà su conquérir par le passé sous l’égide des plus grands chefs dont le chef multi-étoilé Alain Ducasse. « Je souhaite absolument me rapprocher des gens du 14ème parce que je me suis rendu compte que je n’ai pour l’instant que très peu de clientèle dans cet arrondissement resté populaire, nous dit David. J’ai d’ailleurs constaté que le 14ème était un arrondissement un peu à part avec de véritables frontières virtuelles. Les gens du Quartier Pernety restent à Pernety et l’avenue du Maine est une vraie frontière pour ceux qui habitent près de la Mairie ». David admet certes volontiers que lorsque qu’il a pris la succession de Lulu Rousseau en 2008, le restaurant était un repère pour ceux qui disposaient de certains moyens. Et l’on continue encore aujourd’hui à lui demander s’il est possible de s’asseoir à la table qu’occupait en son temps François Mitterrand. Mais les mitterrandolâtres ne font pas une clientèle et David ne tient pas à vivre éternellement sur cette image « gauche caviar » qu’il souhaiterait aujourd’hui casser. « L’Assiette reste encore une enseigne qui fait peur dans le 14ème alors même que j’ai essayé de la démocratiser au maximum en proposant un menu déjeuner entrée-plat ou plat-dessert à 23 euros. Mon objectif aujourd’hui est vraiment de faire venir les gens du 14ème chez moi », martèle David qui assure qu’on peut très très bien manger à L’Assiette pour 50 ou 60 euros par personne.

L’équipe de « L’Arrière Cuisine » au grand complet et masquée

Recueil de voyages

L’Arrière-Cuisine, l’épicerie fine – cave à manger qui jouxte désormais le restaurant, pourrait également utilement servir de trait d’union ou de sas d’entrée pour le restaurant en réussissant à fédérer une clientèle locale par delà les « frontières virtuelles » de l’arrondissement identifiées par David. « En achetant ce local un mois avant le début du premier confinement, j’avais en tête d’en faire un shop corner – épicerie – coffee shop. Et alors que L’Assiette est un lieu de destination où l’on vient manger la cuisine française traditionnelle dont je me suis fait la spécialité, ce nouveau lieu a lui vocation à être une sorte de recueil de mes voyages à l’étranger », nous déclare le chef-cuisinier. Car depuis qu’il voyage autour du monde pour le compte d’Alain Ducasse ou dans le cadre de ses activités de conseil, David se munit toujours d’un petit calepin sur lequel il note précieusement les recettes des plats locaux qu’il apprend sur place. L’Arrière Cuisine est à la fois le point d’aboutissement de ces influences diverses et variées et le point de départ du développement d’une nouvelle gamme street-food par définition plus accessible en terme de prix. L’endroit dont David s’est attaché à développer la convivialité se destine à être un vrai lieu de vie où l’on peut venir du matin au soir et pour lequel le chef n’entend respecter ni règle ni frontière : « On peut y déguster aussi bien un burger du bougnat qu’un bao de canard ou qu’une pita de volaille en passant par la charcuterie, un jus de légumes ou un simple cappuccino avec un petit cake ou une madeleine l’après-midi, nous précise-t-il (cliquer ici). En rajoutant cette nouvelle corde à son arc, David a pris le pari d’attirer une nouvelle clientèle plus implantée localement et visiblement cela fonctionne bien : « Depuis que j’ai ouvert l’Arrière Cuisine, c’est comme si j’avais changé d’arrondissement, constate-il. C’est assez impressionnant ! ». Celui qui se définit comme un « aubergiste contemporain » n’a pourtant pas fini de se réinventer puisqu’il n’hésite pas à se transformer également en épicier urbain en proposant aux clients de L’Arrière Cuisine une première liste de produits sélectionnés par ses soins (cliquer ici). Sa boulimie entrepreneuriale n’a pas de limites et même s’il se soucie à l’heure actuelle de consolider ses derniers investissements, David n’exclut pas de racheter d’ici deux ans une autre affaire pour continuer à faire vivre son arrondissement parisien d’adoption. Jamais en reste d’idées pour l’animer, il pousse actuellement très fort dans son association de quartier pour qu’on célèbre dignement la sortie de crise sanitaire en organisant un formidable et libérateur banquet qui se tiendrait rue du Château de l’avenue du Maine jusqu’à la place Moro-Giafferi. Ils sont fous, ces bougnats !

L’espace « Arrière Cuisine »

Cliquer ici pour accéder au site internet de L’Assiette.

Dominique Mazuet, le libraire activiste du Village Pernety

Nous ne pouvions prétendre tenir un blog sur le Village Pernety sans consacrer un article à l’un de ses personnages centraux, Dominique Mazuet, le patron de La Librairie des Tropiques à laquelle tous les habitants du Quartier l’identifient. La personnalité de Dominique est pourtant si débordante qu’elle ne saurait se résumer à son activité principale de libraire indépendant. A force de s’intéresser à tout, ce boulimique de la vie connait à peu près tout sur tout et à peu près tout le monde dans le barrio. Il a bien voulu nous recevoir au 63 de la rue Raymond-Losserand pour nous donner un bref aperçu de ses multiples activités et talents.

Animateur d’un lieu d’échanges et de débats

La librairie des Tropiques, ce sont en fait deux échoppes qui se font face dans la rue Raymond-Losserand à quelques pas de la station de métro Pernety. Le plus grand espace sur le patio duquel Dominique nous reçoit est consacré aux ouvrages généralistes tandis que son vis-à-vis est spécialisé en littérature pour la jeunesse. S’il se dégage du tout une incontestable chaleur, c’est bien grâce à la personnalité du maitre des lieux qui a réussi a imprimer sa marque dans le Village Pernety. Dominique Mazuet a l’épaisseur humaine de celui qui a déjà mené plusieurs vies et exercé plusieurs métiers dans le cinéma, l’informatique et les médias. Les livres se trouvent au point d’intersection de ses multiples centres d’intérêt et il admet volontiers que sa fonction de libraire est la fonction la plus gratifiante pour l’esprit et pour le coeur qu’il a exercé jusqu’à présent. Vendre des livres ne lui suffit pas pour autant. Car Dominique aime aller vers les gens et cultive un certain goût pour la caricature et la provocation qu’il exprime notamment en réalisant des affiches et des cartes postales qui occupent une place d’honneur à l’entrée de sa boutique. La tiédeur n’étant pas son fort, les politiques en prennent pour leur grade dans un décor qui ne manque pas d’évoquer les plus hautes heures de l’histoire de France, de la lutte pour les droits sociaux ou de la révolution culturelle chinoise. Dominique n’apprécie à vrai dire rien tant que la confrontation avec les autres et les débat d’idées. Il organise depuis des années dans sa librairie des signatures et des rencontres-débats (filmées ou non) autour de journalistes, d’écrivains ou bien d’hommes politiques. La philosophie marxiste et la dialectique hégélienne n’ont plus aucun secret pour notre libraire qui est même à l’origine de la création d’une pédagogie en ligne sur le sujet (cliquer ici). Il est d’ailleurs l’auteur de trois ouvrages publiés aux éditions Delga qui promeuvent la recherche marxiste : Correspondance avec la classe dirigeante sur la destruction du livre et de ses métiers (2012) puis Critique de la raison numérique (2013) qui sont deux livres qui s’inscrivent dans ses activités de défense du métier de libraire indépendant, et tout récemment Les Veaux et les Choses (2020) qui traite de l’écologisme comme stade ultime du capitalisme occultant les rapports de classe. Autant dire que Dominique est un intello de haute volée féru d’histoire et de philosophie tout autant que d’art et de littérature et qui n’est jamais avare de conseils pour guider sa clientèle et l’aider à se retrouver dans le maquis des très nombreux ouvrages que la librairie lui propose. On ne sera pas étonné dans ces conditions qu’il ait su attirer au 63 de la rue Raymond Losserand d’illustres lecteurs du 14ème arrondissement et d’ailleurs, de la ministre en vue aux plus importants philosophes et intellectuels parfois ignorés des médias mainstream.

 

Reporter très redouté de la vie du 14ème

La curiosité toujours en éveil de Dominique Mazuet s’applique aussi bien à la vie intellectuelle qu’à la vie du Quartier Pernety dans laquelle il reste très impliqué quand bien même sa réputation de grande gueule a depuis longtemps dépassé les limites du 14ème arrondissement. En plus de tenir le blog des Tropiques, « la librairie réfractaire du Village Pernety » (cliquer ici), Dominique est le fondateur de Télé14, un concept qui réunit les vidéos qu’il tourne lui-même dans le Quartier et alentours pour informer et parfois alerter les quatorziens sur les évènements qui se déroulent et les initiatives qui se prennent dans l’arrondissement. Le dossier dont Télé14 a longtemps fait ses choux gras est celui très controversé de l’encapuchonnement des feux de circulation de la rue Raymond-Losserand décidé par la Mairie de Paris et la Mairie du 14ème. Dominique a consacré plusieurs vidéos à ce sujet qui a le don de le faire sortir de ses gonds. Mais son activisme tous azimuts a également eu l’occasion de se déployer sur de nombreux autres thèmes qui intéressent les habitants du « village des shadoks » qu’est devenu selon lui le 14ème arrondissement sous la houlette de Mme la Maire Carine Petit. Dominique n’hésite pas dans ses vidéos ou dans ses interventions au conseil d’arrondissement à aller au contact des élus de la municipalité et notre redoutable et redouté reporter a déjà été repéré comme le trublion par qui le scandale peut à tout moment survenir. La vie municipale n’en est bien sûr que d’autant plus riche et animée. Il n’y aura en effet jamais trop d’un Dominique Mazuet à Pernety Village pour nous permettre d’échapper au train train quotidien et à l’ennui profond de nos existences aujourd’hui confinées. Notre libraire s’est d’ailleurs une nouvelle fois positivement illustré en proposant dès le 17 mars 2020 et parmi les premiers un service de vente de livres sur commande qui lui a permis de maintenir son activité pendant la période du confinement particulièrement funeste pour les commerçants. Il a été grandement aidé en cela par sa nouvelle équipe de six jeunes libraires composant le « soviet Pernety » qui ont su surmonter tous les obstacles qui contrariaient la survie et le développement de la boutique. « Nous n’avons jamais autant travaillé et notre chiffre d’affaire est en hause de 30% sur un an », nous assure Dominique. Juste récompense de l’initiative et du talent de l’équipe soudée autour d’un incontournable personnage du Quartier au service du livre et de la culture !

Cliquer ici pour accéder au site de la Librairie des Tropiques, la librairie réfractaire du Village Pernety.

Les vitraux hauts en couleur d’Adriana Bellamy, maitre verrier

Au travail à « L’Atelier d’Adriana » du 20 rue Severo (copyright Adriana Bellamy)

Adriana Bellamy se défend d’être une artiste, mais elle a tout d’une grande artiste : la maîtrise de la technique, l’inspiration et le goût de l’innovation. Elle a certes le privilège d’exercer son métier de maitre verrier comme d’autres pratiquent passionnément un hobby, sans autre souci que la satisfaction de créer des vitraux qui correspondent à ses goûts et ses intuitions. Mais elle fait toujours mouche en proposant ses créations à ses clients, ce qui est peut-être la définition du talent. Nous l’avons rencontrée à son atelier de la rue Severo dans le 14ème arrondissement de Paris pour essayer de nous familiariser avec un art qui reste encore réservé aux happy few.

Des techniques modernes appliquées à un savoir-faire ancestral

Lorsqu’Adriana arrive en France il y a trente-sept ans, c’est pour y étudier la photographie en complément du diplôme des beaux-arts qu’elle a obtenu dans sa Colombie natale. Elle ne maitrise malheureusement pas suffisamment bien la langue française pour prétendre passer avec succès l’examen d’entrée à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Appliqués et des Métiers d’Art, mais s’aperçoit en se promenant à l’ENSAAMA qu’on y forme également des vitraillistes. Elle ne peut pas s’empêcher de faire le lien avec le travail de peinture à froid sur faux vitrail qu’elle a pris grand plaisir à réaliser en Colombie. Elle parvient à convaincre le directeur de l’ENSAAMA de sa très grande motivation pour devenir maitre verrier grâce à un dossier de candidature qui s’appuie sur une théorie de la couleur et réussit de cette façon à intégrer l’école en tant qu’étudiante étrangère. Elle en ressortira quatre ans plus tard avec le certificat nécessaire à l’exercice de son futur métier. Pourtant l’enseignement qu’elle y reçoit et qui repose exclusivement sur la reproduction de techniques anciennes ne la satisfait pas complètement : « J’apprécie bien sûr la peinture, mais je considère que nous vivons aujourd’hui une autre époque et que les vitraux ne doivent plus être faits comme au Moyen-Age », analyse-t-elle avec du recul. Pour s’ancrer dans une démarche plus moderne, elle s’équipe de nouveaux outils qu’elle se procure aux Etats-Unis et se familiarise en autodidacte à de nouvelles techniques comme le sablage, le fusing ou le thermoformage. L’approche américaine qui met à la disposition du tout venant des outils et des machines permettant de réaliser des vitraux sans avoir à suivre un apprentissage de plusieurs années tranche très nettement avec la méthode hexagonale d’acquisition du savoir-faire traditionnel. C’est d’ailleurs un New Yorkais du nom de Louis Comfort Tiffany qui, jugeant le procédé du plomb trop restrictif, a révolutionné à la fin du XIXème siècle la technique du vitrail en travaillant directement les fragments de verres colorés et les chutes de verre selon une méthode nouvelle, la technique dite Tiffany, à laquelle Adriana ne manque bien sûr pas d’avoir également recours. Force est de constater que la France n’est pas restée hermétique à ces nouveaux outils et techniques puisqu’ils sont aujourd’hui largement diffusés dans les très nombreux ateliers de verrerie qui ont pris leur essor dans notre pays pour répondre à la demande toujours croissante des particuliers fortunés friands des effets de lumière.

Vitrail Marylin en poudre de verre (copyright Adriana Bellamy)

Des clients toujours bluffés par son audace créatrice

Car le vitrail a le vent en poupe chez ceux qui peuvent se le permettre. Adriana est souvent confrontée à des clients qui désirent ardemment décorer leur intérieur avec un vitrail mais sans vraiment savoir au fond ce qu’ils veulent. Tout son talent va consister à leur proposer une oeuvre qui s’insère parfaitement dans leur habitat mais à laquelle ils ne s’attendaient pas forcément au départ. « Je ne sais vraiment pas comment je m’y prends, mais le fait est que mes clients finissent par me faire confiance, nous confie-t-elle. C’est ainsi que je vends des vitraux que je n’ai jamais dessinés, simplement en discutant avec eux et bien sûr en regardant l’endroit où je vais travailler qui, même complètement nu, est la base de mon inspiration créatrice. Heureusement, jusqu’à présent, tous mes clients ont été pleinement satisfaits. J’ai par exemple réalisé des vitraux de couleur pour des gens qui avaient très peur de la couleur. Je rencontre aussi parfois des clients qui me demandent de réaliser certaines choses sans que je sache du tout comment je vais m’y prendre pour les satisfaire. Je me débrouille en faisant des recherches par moi-même et je m’en sors de cette manière. » Adriana l’aventurière autodidacte ne cache pas sa fierté de faire des choses que les autres ne font pas. Elle a ainsi réalisé une Marylin en poudre de verre alors que personne en France n’avait avant elle utilisé cette technique pour créer semblable ouvrage. Elle n’a pas pris pour autant la grosse tête et reconnait volontiers qu’elle ne cultive pas de don particulier pour le dessin d’art : « Je me débrouille pour faire des choses qui ont beaucoup de mouvements, qui sont harmonieuses et j’aime beaucoup la couleur », se contente-elle de dire. Les clients d’Adriana habitent pour la plupart les quartiers aisés de Paris. Ils la contactent par internet pour décorer leur appartement haussmannien qui souvent ne laisse pas passer beaucoup de lumière. Le vitrail est aujourd’hui très à la mode mais ceux qui en sont amateurs et demandeurs continuent la plupart du temps à se référer à des styles anciens tels le style Art nouveau ou le style Art déco. Adriana se bat fermement contre cette tendance conservatrice car elle estime qu’on ne doit pas faire au XXIème siècle des vitraux comme on en faisait au début du XXème. C’est elle qui le plus souvent pallie au manque d’idées de ses clients et surmonte leurs inhibitions face à l’innovation en leur proposant avec succès des réalisations personnelles et souvent plus colorées que leurs projets initiaux. Les seuls échecs dont elle se souvient correspondent aux situations dans lesquelles elle a été contrainte de se soumettre aux desiderata de ses commanditaires. Redoubler de créativité tout en continuant à se tenir au fait des innovations techniques est pour elle la meilleure garantie de succès. Ses récentes réalisations sont en tout cas la bien la preuve qu’elle est loin d’avoir épuisé toutes les potentialités du genre.

Fenêtre vitrail (copyright Adriana Bellamy)

Cliquer ici pour accéder à la page Facebook de l’Atelier d’Adriana.

Jean Yarps, entrevue entre pochoirs et polars

Jean Yarps à la « Galerie One Toutou » des Puces de Saint-Ouen (copyright C. Degoutte)

L’univers de Jean Yarps est peuplé de gros pétards – ceux des pin-ups et des gangsters. En bon gainsbourien, ce pochoiriste des premières heures aime jouer avec la dynamite et (ex-)poser ses « bombshells » un peu partout sur les murs de Paris. Il nous a reçu dans son « antre » de la bien nommée rue des Artistes dans le 14ème arrondissement de Paris pour nous faire partager son monde et ses projets.

Du « vite fait bien fait » des débuts au méticuleux travail artisanal d’aujourd’hui

Lorsqu’il débarque à Paris à la fin des années 80, Jean Yarps reste scotché devant de superbes graffitis dans les escaliers de Radio Nova. C’est le point de départ de sa vocation de street artist. Il jette son dévolu sur la technique du pochoir qui permet d’intervenir « vite fait bien fait » dans la rue sans encourir les foudres de la maréchaussée et avec un résultat souvent bluffant. C’est l’époque des pochoirs monolayer, transgressifs et clandestins, la belle jeunesse de l’art urbain… Yarps assume et revendique complètement le côté punk et underground qui est l’âme du street art. Il trouve également dans la provoc et les images choc un exutoire à sa timidité naturelle. Dans les squats parisiens qui accueillent ses oeuvres, il fait la connaissance d’artistes qui partagent la même sensibilité (SP38, Pedrô!, Momo, Mick, Eduardo, Basalt, Le Bateleur, etc.) et avec lesquels il va former le collectif de la Zen Copyright dont la devise « Besoin de personne en art laid ! » annonce la couleur à tous ceux qui se réclament du Beau… Expulsion après expulsion, les membres de la joyeuse bande de vandales vont ouvrir de très nombreux espaces dans différents arrondissements de Paris tout en couvrant les rues de la capitale de leurs productions avant de finalement décider de dissoudre le collectif à la fin des années 90. Sous ses dehors rebelles et malgré le nom d’artiste qu’il s’est choisi, Spray Yarps n’aime pas faire les choses à l’envers – dans la vie comme dans sa pratique du street art. Il ne manque jamais de rendre hommage à ceux qui ont été les déclencheurs de sa vocation d’artiste (Jérôme Mesnager, Blek, Speedy Graphito, Kriki, Epsylon, les VLP, etc.) et à ceux qui l’ont accompagné dès ses débuts dans sa démarche personnelle. Le très talentueux photographe Gérard Lavalette, qui est une véritable mémoire vivante des pochoiristes parisiens, a tout particulièrement compté. Yarps est également resté un pochoiriste old school, un artisan qui fabrique ses matrices de pochoir à la main et à son rythme et qui répugne à les faire réaliser au laser de façon industrielle comme tant d’autres le font aujourd’hui. En témoignent les cinq énormes photos-portraits de Gainsbourg qui tapissent le sol de son salon ce mercredi 20 janvier 2021 et qui serviront à la réalisation des cinq matrices multi-layer nécessaires à la production de son prochain pochoir. « J’en ai pour au moins trois semaines de travail à les préparer », nous dit Jean. Sur chaque photo, je découpe la couleur qui m’intéresse. Il faut savoir anticiper ce qui va recouvrir quoi, et cela exige une certaine gymnastique d’esprit. Ce pochoir-ci va être très compliqué à réaliser parce qu’il y a énormément de détails. Si je découpais mes matrices au laser, ça serait différent car ça ne rendrait pas un résultat aussi fin ». Ce nouveau travail effectué à partir d’une photo très connue de Pierre Terrasson, le célèbre photographe de la scène rock française et internationale, aura bien sûr toute sa place parmi les oeuvres qui seront présentées lors de l’exposition organisée en mars 2021 au Marché Dauphine des Puces de Saint-Ouen pour célébrer les trente ans de la mort de Serge Gainsbourg.

Cliquez ici pour visionner « Aux armes ! Etc. », la superbe vidéo de Claude Degoutte présentant la collaboration Terrasson + Yarps et pour assister au moment magique du dévoilement du pochoir.

Copyright Jean Yarps

Gainsbourg, Eastwood, Bowie, etc.

Le génial Gainsbourg est avec quelques autres figures mythiques de la musique et du cinéma une source inépuisable d’inspiration pour Jean Yarps. A tel point qu’il est aujourd’hui devenu l’une de ses marques de fabrique. En bon aficionado du géant de la chanson française, Yarps n’a pas manqué d’aller régulièrement honorer de ses pochoirs le mur Gainsbourg du 5 bis rue de Verneuil dans le 7ème arrondissement de Paris. A la fin des années 80, il y a réalisé l’une de ses toutes premières oeuvres, un portrait de l’artiste qui est rapidement devenu populaire. Clint Eastwood dans le rôle de l’Inspecteur Harry, Marilyn et David Bowie font également partie de son Panthéon personnel. Il flotte à vrai dire dans l’appartement de la rue des Artistes de notre pochoiriste une très réjouissante atmosphère « cigarettes, whisky et petites pépées » propre à faire défaillir une néo-féministe. Les pin-ups des années 50 y côtoient joyeusement les gangsters de la mafia. Son sens de l’humour (qu’il a forcément noir…) l’a amené à customiser avec des pochoirs représentants les plus célèbres bandits et braqueurs de banques toute une série d’anciens coffres numérotés de la Banque de France qu’il a récupérés auprès d’un ami ferrailleur (*). Et en vrai fondu de polars, Yarps n’a pas résisté à l’envie de découper les célèbres couvertures de Michel Gourdon illustrant les romans des éditions Fleuve Noir pour les mettre en relief de façon assez saisissante (cliquer ici). Il récupère d’ailleurs volontiers toutes sortes de vieux papiers (livres et journaux) pour en faire les supports de ses pochoirs qui redonnent également vie à des disques vinyles ou des coques de téléphones portables (*). Notre street-artist n’a pourtant pas tout à fait déserté la rue puisqu’il continue avec son complice Claude Degoutte à animer l’opération Film in situ dont le but est de proposer le pochoir d’une séquence culte d’un film parisien à l’endroit même où le tournage a eu lieu. Au programme des réjouissances de ces prochains mois (si toutefois les Mairies l’autorisent) : Delon dans le film Le Samouraï de Jean-Pierre Melville à la gare du boulevard Massena dans le 13ème arrondissement et Bourvil dans le film le Corniaud de Gérard Oury à la place du Panthéon dans le 5ème arrondissement. Yarps reste également fidèle à son pote Eric Maréchal, un passionné et véritable fou furieux de l’art urbain, qui continue à voyager à travers le monde pour faire connaitre les oeuvres de nombreux street-artists français et étrangers en les collant lui même aux endroits les plus appropriés partout sur la planète (cliquez ici). De quoi rendre Gainsbourg définitivement immortel !

Copyright Jean Yarps

(*) Rendez-vous pour en savoir plus sur le site de l’artiste (cliquez ici) ou à la « Galerie One Toutou » au Marché Dauphine des Puces de Saint-Ouen (cliquez ici) !

Claudia Tavares : « Ce que je veux transmettre aux gens, c’est le courage ! »

Elle n’a pas froid aux yeux, Claudia Tavares ! Quatre ans après la publication de L’exclue qui retrace la première partie de sa vie qui l’a menée du Brésil à Paris et à la prison de la Santé, elle récidive en sortant aux Editions Sydney Laurent un nouveau récit autobiographique très pertinemment intitulé La Volonté d’exister (*) dans lequel elle n’hésite pas à « allumer » son ancien patron qui est aujourd’hui un membre influent de l’oligarchie française. L’écrivaine franco-brésilienne nous a gentiment reçu au O Corcovado, le restaurant qu’elle tient avec Seb son mari dans le 14ème arrondissement de Paris, pour nous exhorter au courage qui est la condition de la liberté et de la dignité de toutes et de tous.

Le bonheur de dire non

« Ce n’est pas ordinaire d’être comme moi ! C’est un poids, et il est lourd ! ». D’évidence nous ne sommes pas tous du même bois. Celui dans lequel Claudia Tavares a été taillée est à la fois tendre et dur, qui la rend capable d’aimer éperdument les hommes qui le méritent et de tenir durablement tête à tous ceux (et à toutes celles) qui s’avisent de lui manquer de respect – quitte à envoyer tout balader et à se retrouver en fâcheuse posture. Ses origines du Nordeste brésilien de même que son ascendance dont elle ignorait tout jusqu’à il y a quelques années expliquent sans doute pour beaucoup son caractère bien trempé. Claudia raconte dans L’exclue son enfance mouvementée à Garanhuns au Brésil et son arrivée à Paris en 1979 où elle devra se débattre pour échapper au milieu de la prostitution. Il fallait nécessairement une suite à ce récit parfois très dur qui a marqué de nombreux lecteurs. La Volonté d’exister est cette suite des aventures de Claudia écrite dans le même style alerte et enjoué malgré les vicissitudes de la fortune. On y croise Régine Deforges et son fils Franck Spengler, les éditeurs de La femme inachevée qui sera le premier ouvrage que Claudia signera de son nom, lui apportant une fugace renommée. On y découvre également l’envers du décor du monde du minitel rose dans lequel notre héroïne va travailler pendant dix ans entourée de Farid, le premier homme de sa vie, et d’Iza, sa fidèle amie, et au contact très rapproché d’ « El Satanas », homme d’affaire avisé dont il est révélé dans quelles conditions il a fait fortune avant de devenir un grand patron très en vue. C’est sans trop de scrupules que ce dernier se débarrassera comme d’un kleenex de sa très (trop !) dévouée collaboratrice au moment où il décidera de transférer les locaux de sa société dans le 16ème arrondissement de Paris. Il en fallait toutefois bien plus pour anéantir la solide et courageuse Claudia désormais réduite à enchainer les petits boulots, mais également résolue à ne plus tout accepter en échange d’un travail et d’un salaire. Au chapitre intitulé « Le bonheur de dire NON », elle écrit : « J’ai décidé de marcher, d’aller plus loin, comme l’ont fait mes ancêtres. Si beaucoup d’hommes sur Terre ne cherchent que le Pouvoir de Puissance, avec pour seule fin d’écraser leurs semblables, ma quête est d’une autre nature. Mon désir a toujours été de comprendre le Monde, pas celui d’avoir, de posséder, d’accumuler des choses que je n’emporterai pas dans ma tombe. » (page 272).

Une Brésilienne amoureuse de la France et de la vie

Les rêves de Claudia Tavares ne se monnayent pas. Ceux qui l’ont poussé à fuir la dictature brésilienne s’appellent Liberté et Démocratie. Pendant les sept années qu’elle a passées en prison, elle a appris le français et s’est nourrie de culture et de littérature françaises en lisant trois à quatre livres par jour ! Incollable sur Flaubert dont elle a lu l’oeuvre complète, elle porte haut les valeurs du pays dont elle est tombée amoureuse mais dont elle déplore qu’il n’y règne plus la même liberté d’expression. « Les Français (et les étrangers de France) ne mesurent pas la chance qu’ils ont de vivre dans ce pays formidable », nous dit-elle. Les discours victimaires et les jérémiades font horreur à celle qui a traversé les plus difficiles épreuves de la vie en gardant intacts sa joie de vivre, son humour et également une certaine forme d’ingénuité qui transparaissent dans son style très fleuri et qui rendent extrêmement plaisante la lecture de La Volonté d’exister. Toujours plus combative et « gonflée à bloc » au moment de négocier chaque nouveau tournant de sa vie, Claudia est une personne remplie d’énergie positive à qui on ne la fait plus. Celle qui rêvait depuis ses plus jeunes années de littérature française est ainsi revenue extrêmement déçue de ses cours à la Sorbonne : « C’est mou, c’est décousu… Ca parle de la mort , mais ça ne sait même pas ce que c’est ; ça parle d’amour… sans avoir jamais aimé ; ça parle de dignité sans en connaître le sens ; ça parle de la faim… Mais merde ! Comment on peut parler de choses que l’on ne connaît pas ? […] Bye-bye la Sorbonne ! Avoir un diplôme ne fait pas de nous le plus merveilleux des savants, car les rues sont pleines de gens simples, mais qui ont plus de sagesse et de savoir vivre que beaucoup de philosophes autoproclamés ! » (page 277). Rien de plus éloigné d’un polycopié de fac que La volonté d’exister de Claudia Tavarez ! On en sort bien plus heureux et revigoré, avec la certitude qu’on a beaucoup plus de chance de croiser la vraie vie au O Corcovado que sur les bancs de la Sorbonne ou dans les bureaux du nouveau siège social du groupe dirigé par « El Satanas »…

(*) La volonté d’exister, Les éditions Sydney Laurent, 2020 (367 pages, 19,50 euros).

Claude Degoutte, fotograff des rues de Paris

Copyright Claude Degoutte

Nous nous demandons toujours à quel type d’égo nous allons être confronté lorsque nous avons rendez-vous avec un artiste. Ce qui frappe chez Claude Degoutte, c’est sa très grande gentillesse. Loulou, son chat joueur et un peu turbulent, ne s’y est pas trompé, qui en use et abuse pendant que nous parlons street art autour d’un café dans l’appartement de la rue d’Alésia où Claude a élu domicile depuis aujourd’hui vingt ans.

Balades à Paris sur les pas de Brassaï

Claude Degoutte, qui ne court pas après la gloire, préfère nous fournir une série de tags plutôt qu’un portrait pour illustrer notre article. Il est F-O-T-O-G-R-A-F-F depuis 1977, l’année où il acquiert son premier appareil photo reflex après s’être intéressé à la peinture pendant son adolescence melunaise. A l’origine de sa passion jamais démentie pour l’art urbain, il y a sa rencontre avec Graffiti, le célèbre ouvrage de Brassaï paru en 1961 qui va décider de sa trajectoire artistique personnelle tandis qu’il exerce les métiers de journaliste critique de films publicitaires puis de réalisateur de films pour de très gros clients institutionnels. Dès 1984, il publie les premiers métros tagués et se retrouve propulsé dans les pages de prestigieuses revues telles que Stratégies, BàT, Pilote ou encore Photo Revue. Les années 80 sont créatives à foison, notamment en matière de musique et de publicité. C’est également le tout début de l’art urbain et l’éclosion artistique de ses plus grands maîtres dans de nombreux quartiers de Paris. Le 14ème arrondissement est loin d’être à la traîne du Marais et de Beaubourg puisqu’autant les palissades de la rue de l’Ouest au moment de la démolition de ses immeubles que les façades murées de plusieurs maisons du passage des Thermopyles vont être les supports des oeuvres éphémères des pionniers du genre que sont Ernest Pignon-Ernest ou Jef Aérosol. Depuis le temps qu’il photographie leurs oeuvres, Claude connait bien sûr très bien la production des street artists parisiens, des plus célèbres des années 80 (Miss Tic, Jef Aérosol, Speedy Graphito, Jérôme Mesnager, etc.) aux artistes contemporains qu’il affectionne tout particulièrement (Philippe Hérard, Ender, Seth, Murmure Street, Carole Collage, Ma rue par Achbé, etc.). Il immortalise systématiquement leur travail en en prenant plusieurs photos à l’occasion des balades qu’il aime effectuer aux quatre coins de la capitale. Depuis 2008 qui a marqué le début d’une baisse de la demande pour les films institutionnels, Claude est devenu un flâneur encore plus assidu. En 2012, il décide de faire partager à tous le fruit de ses déambulations quotidiennes sur ses pages Facebook et Instagram en créant le concept « 10000 pas / Paris Street Art » : chaque matin, il met en ligne au moins deux photos d’art urbain sur l’un et l’autre de ces deux supports internet. Ses 10000 pas le mènent à vrai dire le plus souvent à Montmartre, Belleville, Ménilmontant ou dans les Quartier du Marais-Beaubourg ou de la Butte aux Cailles qui sont aujourd’hui les endroits les plus propices à d’heureuses découvertes : « Comme j’y vais régulièrement, je vois ce qui est nouveau, nous précise le photographe. Cela représente quand même plusieurs centaines de photos par semaine. Il y a vraiment énormément de choses et d’ailleurs de plus en plus depuis quatre ans. C’est un peu le miroir aux alouettes car tous les artistes se disent : « Pourquoi pas moi? ». Ils commencent par bombarder tout Paris de leurs oeuvres, mais s’épuisent le plus souvent au bout de quelques semaines. Il y en a à vrai dire très peu qui ont vraiment un style, une force, et qui arrivent donc à durer dans le temps. »

Spray Yarps : premier pochoir « Film in situ » en hommage à Belmondo dans « A bout de souffle » de Jean-Luc Godard (copyright C. Degoutte)

Films et Paris in situ

Aujourd’hui, à l’heure de Facebook et d’Instagram, les centaines de street artists parisiens en quête de reconnaissance signent leurs oeuvres. Il est loin le temps où ils hésitaient à le faire de peur d’être interpelés pour cause de vandalisme et de dégradation du bien d’autrui car le street art a acquis ses lettres de noblesse et est aujourd’hui largement reconnu et accepté. Il existe bien sûr toujours une différence entre les oeuvres « sauvages » qui peuvent être effacées très rapidement par les services de la voirie et celles qui sont commandées par des particuliers ou mêmes les mairies pour égayer un immeuble, une rue ou un quartier et dont la durée de vie est évidemment plus longue. Claude s’intéresse à toutes les oeuvres sans exception et en garde une trace photographique dans le format carré qui a sa préférence pour les immortaliser. La superbe fresque de JBC dédiée à la cinéaste Agnès Varda et située rue Charles d’Ivry à proximité immédiate de la rue Daguerre dans le 14ème arrondissement de Paris ne l’a bien sûr pas laissé indifférent. Il a d’ailleurs lancé il y a quelques années avec son complice le pochoiriste Spray Yarps qui habite lui aussi le 14ème arrondissement rue des Artistes (!) l’opération Film in situ dont le but est de proposer le pochoir d’une séquence culte d’un film parisien à l’endroit même du tournage. C’est le pochoir de Jean-Paul Belmondo au carrefour de la rue Campagne-Première et du boulevard Raspail à l’endroit précis où il s’écroule dans la séquence finale du film A bout de souffle de Jean-Luc Godard qui a étrenné la série il y a trois ans. Cette année, de nouveaux pochoirs vont être réalisés dans le 13ème arrondissement à la gare du boulevard Massena pour illustrer une scène du film Le Samouraï dont Alain Delon est la tête d’affiche et rue Watt pour illustrer le début du film Le Doulos également réalisé par Jean-Pierre Melville. Mais ce n’est pas l’unique projet sur lequel Claude travaille actuellement puisqu’il s’active aussi beaucoup depuis un an et demi sur son quatrième livre à paraître, Paris vu par le street art (*), qui sera consacré à l’histoire de Paris illustrée par les  street artists. L’idée est de raconter l’histoire de Paris quartier par quartier à travers des oeuvres de street art reliées à des endroits précis et qui renvoient à des évènements historiques, des écrivains, des peintres, des films, etc. Le peintre franco-chinois Zao Wou-Ki rue Didot, le sculpteur Giacometti photographié rue d’Alésia par Cartier Bresson, la cinéaste Agnès Varda sur sa maison rue Daguerre auront bien sûr en autres les honneurs du chapitre consacré au 14ème arrondissement. De même que le célèbre accident ferroviaire survenu à la gare Montparnasse en 1895 actuellement illustré par une oeuvre de Brusk réalisée sur le chantier du Centre Gaité avenue du Maine. Le projet original de Claude n’a pas manqué de donner des idées à certains artistes urbains dont par exemple HeartCraft qui a recréé dans une oeuvre de street art la célèbre photo du Baiser de l’Hôtel de Ville à l’endroit même où elle a été prise par Robert Doisneau. Un exemple parmi d’autres de l’influence du fotograff Claude Degoutte sur la créativité de ses chers street artists dont il ne se lassera jamais d’immortaliser les réalisations !

Brusk, avenue du Maine, 14ème : évocation du célèbre accident ferroviaire du 22 octobre 1895 à la gare Montparnasse (copyright C. Degoutte)

(*) Claude Degoutte a déjà publié aux éditions Omniscience Street Dogs (2017), Paris Street Art, Saison 1 (2ème édition 2018) et Paris Street Art, Saison 2 (2018).

Cliquer ici pour accéder au blog de Claude Degoutte et ici pour son travail avec Spray Yarps.

 

Annie Mako, productrice et metteuse en signes

C’est une gageure de résumer en un titre qui claque tous les aspects du parcours personnel et de la débordante créativité d’Annie Mako, la fondatrice de Bête à Bon Dieu Production. Son association aujourd’hui basée dans le 14ème arrondissement de Paris est en effet porteuse de plusieurs projets qui empruntent tout autant à la création artistique qu’à l’action sociale et culturelle en direction des enfants et des sourds et malentendants. Nous l’avons rencontrée quelques jours avant Noël pour qu’elle nous en dise un peu plus.

L’envol de la coccinelle

Annie Mako a autant de cordes à son arc qu’il y a de tâches sur le dos d’une bête à bon Dieu (*). Cette Dinardaise n’est pourtant pas tombée dans la marmite du barde Assurancetourix étant petite. C’est tout au long d’un parcours personnel qu’elle a construit sa propre identité d’artiste et de créatrice. Elle monte à Paris à 22 ans après avoir suivi les cours d’une école de graphisme de Rennes. C’est la chanson qui à l’époque la motive et la pousse à s’inscrire au CIM, l’école de jazz et des musiques actuelles, où elle travaille sa technique vocale au contact de musiciens de très grand talent. Devenue attachée de presse d’évènements culturels, elle prend goût au travail en équipe tout en continuant à se produire dans différents groupes de jazz ou de chansons françaises sans toutefois jamais vraiment songer à embrasser une carrière musicale. Entre 2004 et 2008, elle travaille en tant qu’administratrice de la salle de spectacles de l’Espace Jemmapes, ce qui lui permet de rentrer en contact avec de très nombreux acteurs de la scène musicale et culturelle parisienne. C’est également à cette époque que lui vient l’idée d’essayer de voler de ses propres ailes en créant sa propre structure de production de spectacles vivants, Bête à bon Dieu Production, qu’elle va d’abord utiliser pour sa création personnelle, un tour de chant intitulé Chansons françaises presque argentines. Au centre d’animation de l’Espace Jemmapes, elle impulse des rencontres entre artistes sourds et entendants afin de pratiquer la langue des signes qu’elle a elle-même apprise en 2005 à l’International Visual Théâtre (IVT) dirigée par Emmanuelle Laborit après avoir été très frappée par la performance d’un comédien de théâtre sourd. La véritable passion qu’elle développe pour ce nouveau mode d’expression et de communication va être le point de départ d’un questionnement sur la citoyenneté et sur la place faite aux sourds dans la société. Elle y répondra en créant Clameur Public, une compagnie de théâtre dont elle devient la metteuse en scène de plusieurs spectacles interprétés en français et en langue des signes et en organisant dans le cadre de son association Bête à bon Dieu Production des évènements culturels et des débats citoyens qui donnent la parole aux personnes sourdes sur les sujets de société. Quelques petits soucis d’intendance vont malheureusement amener Annie à temporairement réduire la voilure de son association et de sa compagnie de théâtre dont le prochain spectacle Voyage d’un loup inspiré d’un précédent atelier d’accompagnement d’un jeune sourd à la pratique du théâtre est néanmoins plus que jamais en cours de réécriture et sera en résidence à l’IVT et l’espace d’Anis Gras d’Arcueil en 2021 (cliquer ici pour accéder au dossier de présentation du spectacle).

Premières répétitions de Voyage d’un Loup avec les comédiens Virginie Baudet et Martin Cros (copyright BàBDP 2020)

Des ateliers philo-théâtre et philo-art

Car c’est bien mal connaître cet infatigable touche-à-tout que penser qu’elle pourrait se laisser arrêter par les difficultés habituellement rencontrées par les producteurs de spectacles vivants. En poursuivant sa quête personnelle et son itinéraire de création, Annie rencontre la philosophie dont elle va suivre une formation à la pratique à partir de 2018 au sein de l’association Savoir Etre et Vivre Ensemble (SEVE) qui initie à l’animation d’ateliers de philosophie dans les écoles. Ce travail avec les enfants qui est pour elle une première va aiguiser son insatiable appétit de découvertes et l’amener à s’inscrire à la faculté de Nantes en vue de décrocher l’unique Diplôme Universitaire français de pratique de la philosophie qui sanctionne l’enseignement d’Edwige Chirouter inspiré des travaux réalisés par Matthew Lipman, Michel Tozzi et François Galichet, tous pionniers de la matière. La nouvelle passion qui l’habite va l’inciter à mettre en place en 2019 les ateliers Philoscène qui sont des ateliers philo-théâtre et philo-art qui s’adressent à tous les âges à partir de sept ans tandis qu’elle continue à approfondir sa connaissance des grands auteurs et des grands textes philosophiques. Elle cherche tout particulièrement à implanter son activité dans le 14ème en créant le Festival Philoscène qui associe tous les lieux sociaux, culturels et socio-culturels de l’arrondissement pour favoriser les rencontres entre habitants invités chaque année à réfléchir en commun à partir de différents supports à un thème philosophique donné. L’épidémie de Covid-19 aura eu raison de l’édition 2020 du festival qui avait vocation à s’articuler autour du thème du rêve. Ce n’est que partie remise pour 2021 car Annie a heureusement jusqu’à présent toujours pu compter sur le soutien indéfectible de la Mairie de Paris et de la Mairie du 14ème pour faire aboutir les projets de Bête à Bon Dieu Production dont le prochain sera sans doute la création d’une chaîne Philoscène sur YouTube destinée à approfondir la question de la méthodologie de la pratique de la philosophie et de son expression vers le théâtre et le spectacle vivant. Rien ne l’empêchera de toute façon de poursuivre son chemin toujours fidèle à sa devise : grandir pour donner le meilleur de soi-même et réaliser de belles choses avec le collectif !

Copyright Philoscène – BàBDP 2019 – Restitution philo/théâtre Annie Mako – Collège St Exupéry Paris 14

(*) Nom familier ou régional de la coccinelle

Cliquer ici pour accéder au site de Bête à Bon Dieu Production.

Le 14ème arrondissement au fil des Pages

Une du numéro 127 d’octobre-décembre 2020 de La Page

Nous nous posons des questions à Pernety 2020. Après avoir changé de nom, allons-nous maintenant devoir changer de stratégie et totalement nous réinventer pour susciter l’intérêt et attirer de nouveaux lecteurs ? Une enquête s’imposait auprès de notre vénérable concurrent La Page du 14ème arrondissement dont nous avons rencontré la présidente, Françoise Salmon, et son trésorier, Arnaud Boland, pour tenter de percer les secrets de la réussite et de la longévité de la publication préférée des Quatorziens.

Du militantisme à l’information

La Page, qui a fêté ses 31 ans en 2020, n’est pas le premier journal local associatif du 14ème arrondissement de Paris. Il a succédé au 14ème Village fondé en 1977 par une bande de copains, amis de Pierre Juquin et communistes refondateurs, parmi lesquels Gérard Courtois, journaliste au Monde. L’aventure, dont le site de La Page a conservé dans ses archives les vestiges, va durer presque cinq ans jusqu’à l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981. Ce sont les nombreux projets urbains qui voient le jour un peu plus tard dans les années 80 et qui ne laissent ni passive ni indifférente la population du 14ème arrondissement qui seront à l’origine de la naissance d’un second journal local associatif porté en 1989 sous les fonds baptismaux sous le nom de La Page du 14ème arrondissement. Cette nouvelle publication lancée par des militants actifs dans d’autres structures associatives va elle-même connaître des hauts et des bas. « Au moment de la naissance du journal, la municipalité du 14ème était une municipalité de droite et La Page a souvent porté et soutenu les luttes des habitants visant à préserver ce qui pouvait être préservé dans certains quartiers », souligne Françoise Salmon. « D’autant plus que l’arrondissement a bien changé en quelques années », renchérit Arnaud Boland arrivé dans le 14ème en 1977 et témoin de la grouillante activité des boutiques de la rue d’Alésia à cette époque. Vont, entre autres dossiers, être couvertes par La Page la fermeture et la démolition de l’Hôpital Broussais et sa transformation ultérieure, la démolition de l’îlot de l’Eure et sa transformation en cité avec le sauvetage de la Place de la Garenne et du Château Ouvrier, ou plus récemment la Pension de Famille Bauer-Thermopyles et l’opération des Grands Voisins sur le site de l’ancien Hôpital Saint-Vincent-de-Paul. « Aujourd’hui, nous sommes quand même nettement moins militants qu’au début », nous fait remarquer Arnaud qui est rentré dans l’équipe de la rédaction du journal plusieurs années avant Françoise. « Les choses sont en effet un peu différentes car un dialogue avec la population s’est noué depuis l’élection de la nouvelle municipalité, confirme la présidente. Mais La Page continue de se battre pour les choses qui mériteraient d’être améliorées, même si nous ne sommes bien sûr en aucun cas les porte-voix systématiques des collectifs de citoyens qui se forment pour contester les décisions municipales ». La Page se veut bien plutôt un journal d’information locale généraliste dont l’objectif est de sensibiliser les habitants du 14ème à toutes les initiatives qui voient le jour dans l’arrondissement en matière d’urbanisme, de culture, de vie citoyenne et associative, de solidarité, etc. La publication se saisit de toutes les problématiques locales importantes dont la bonne compréhension par les habitants nécessite un travail d’investigation approfondi de la part de l’équipe de journalistes. Les grand thèmes tels que l’accès à l’école, l’accès à la santé, la sécurité font ainsi l’objet d’un travail collectif de tous lors de réunions hebdomadaires qui ont lieu dans les locaux du journal au Château Ouvrier. L’objectif poursuivi par l’équipe de la rédaction est toujours d’essayer d’équilibrer les points de vues, et les débats qui peuvent survenir en son sein sont reflétés par la publication d’articles divergents qui illustrent le pour et le contre d’une question.

L’équipe de la rédaction au travail (juin 2020)

Un journal totalement libre et réalisé par des bénévoles

C’est donc au Château Ouvrier, dans ce lieu symbolique de l’identité préservée du 14ème arrondissement, que se réunissent chaque semaine les bénévoles de l’Equip’Page pour débattre du contenu du numéro en préparation. Cette année, les contraintes liées aux confinements ont bien sûr très fortement compliqué la tâche des collaborateurs du journal, d’autant que la pandémie de Covid-19 a réduit à presque néant l’activité associative, culturelle et commerciale de l’arrondissement. Mais rien ne saurait venir à bout de la persévérance des membres de l’équipe de rédaction pour sortir chaque trimestre les 1000 exemplaires de La Page dont certains sont vendus à la criée sur les marchés du 14ème et d’autres dans différents points de vente de l’arrondissement. Le journal ne vit que de ses 180 abonnés et de ses acheteurs au numéro. Il ne bénéficie d’aucune ressource publicitaire ni d’aucune subvention de la Mairie ou d’un quelconque autre organisme, ce qui garantit son indépendance et la totale liberté de sa ligne éditoriale. « D’ailleurs, avons-nous une autre ligne éditoriale que celle de la défense des habitants du 14ème ? se demande Arnaud. Pas vraiment, finit-il pas répondre. Aucune ligne politique précise en tous cas puisque presque toutes les sensibilités politiques sont représentées à La Page. Nous essayons juste d’être aussi objectifs que possible ». Les collaborateurs du journal au nombre d’une douzaine sont exclusivement des bénévoles qui n’ont pas vraiment de rubrique attitrée et qui se répartissent les sujets selon leurs sensibilité et inclination propres. Certains fournissent des photos, d’autres des articles. Le seul rendez-vous récurrent est celui de Jean-Louis Bourgeon, professeur d’université aujourd’hui à la retraite, qui consacre un article à une particularité architecturale de l’arrondissement dans chaque numéro de La Page depuis bientôt quinze ans. Françoise Cochet s’occupe plus particulièrement de la vie associative. Marie-Lize Gall, la présidente de l’Association des Peintres et Sculpteurs Témoins du 14ème se charge quant à elle de faire découvrir les artistes locaux peu connus de l’arrondissement. D’autres liens existent encore avec par exemple la Société Historique et Archéologique du 14ème arrondissement de Paris. Chacun – et on ne citera pas ici les noms de tous les collaborateurs – apporte à vrai dire sa pierre à l’édifice fort de son expérience professionnelle passée : Françoise Salmon a été journaliste pendant 35 ans dans une revue économique et politique tandis qu’Arnaud Boland a lui fait sa vie dans le cinéma. « Cela ne m’empêche pas de m’intéresser à d’autres domaines de l’art », précise Arnaud qui consacrera un article à une artiste locale du collage dans le prochain numéro de La Page. Françoise, la présidente qui sans doute passera la main à la rentrée de 2021, souhaiterait aujourd’hui qu’un sang neuf vienne irriguer la rédaction de La Page après le décès du très regretté François Heintz qui y a collaboré pendant des années en contribuant notamment grandement à sa partie culturelle. La célébration en 2019 autour du célèbre journaliste de Radio France Jean Lebrun du 30ème anniversaire de la publication marque peut-être un nouveau point de départ pour l’équipe de la rédaction afin qu’une fois l’épidémie de Covid-19 oubliée, se tourne une toute nouvelle Page…

Cliquez ici pour accéder au site de La Page du 14ème arrondissement.

Alissa Wenz, entre 16 heures et 16 heures 39

Ceux que la paresse accule à l’exigence et qui d’habitude ne prisent guère les romans se précipiteront sur celui d’Alissa Wenz intitulé A trop aimer et publié en août 2020 aux Editions Denoël. A trop aimer est le premier roman d’Alissa qui habite le Quartier Pernety depuis aujourd’hui trois ans. « Les histoires d’amour finissent mal/En général », dit la chanson. Celle de la narratrice qui est chanteuse et de son compagnon, le « génial » Tristan Stenger, ne fait pas exception à la règle. Quelques temps après l’émerveillement de la rencontre romantique à souhait et les premiers ébats amoureux entre la musicienne et l’artiste « drôle, agréable, intelligent, souriant et gentiment barré », Tristan va révéler un plus sombre et inquiétant visage qui est à la fois le reflet de ses humeurs fluctuantes et de quelques traumatismes familiaux et sentimentaux. Est-ce l’amour ou bien est-ce la vocation de Saint-Bernard de la narratrice qui va l’amener à tout encaisser au point de s’isoler pour ne plus entendre les insultes, au point de mentir à ses proches et au point de s’habituer à la peur ? En évitant les écueils de la victimisation et de la stigmatisation, Alissa Wenz signe un roman remarquablement bien écrit et truffé d’images percutantes sur l’emprise amoureuse destructrice et sur la difficulté de partager sa vie avec un bipolaire. Nombreux sont mes amis qui le plébiscitent. #MeToo.

Y.B., novembre 2020.

Denoël, 2020, 240 p., 17 euros.


Photo : Pierrick Bourgault
Photo : Pierrick Bourgault

« Entre 16 heures et 16 heures 30,/Courant toujours après le temps/Je fais de ma vie impatiente/Un tourbillon de coups de vent », chante Alissa Wenz. Elle nous aura accordé 38 minutes et 50 secondes d’interview exactement. Autant dire que nous nous en sortons bien ! Car entre sa vie de famille, ses cours, ses concerts et ses livres, il ne lui reste en effet pas beaucoup de temps. Le résultat est à la hauteur de l’énergie déployée puisqu’elle a à nouveau fait salle comble samedi 8 février 2020 au Forum Léo Ferré d’Ivry-sur-Seine devant un public visiblement subjugué. Une artiste aux multiples talents à suivre absolument !

Une Bretonne de Plouër-sur-Rance happée par les arts

Elle est née en région parisienne mais n’y a fait que passer. C’est en fait en Bretagne, entre terre et mer, entre Dinan et Saint-Malo, à Plouër-sur-Rance très précisément, qu’Alissa Wenz a tous ses souvenirs d’enfance. Son père y dirige un centre de formation au travail social tandis que sa mère est responsable d’une association qui s’occupe de livres pour enfants. Elle baigne dans la culture et développe tout naturellement le goût des lettres, de la musique, du cinéma et du théâtre. Avoir une maman littéraire et un papa pianiste doté d’une solide culture classique aide bien évidemment beaucoup. Elle commence à apprendre à jouer du piano dès l’âge de cinq ans et suit des cours jusqu’à l’âge de dix-sept ans au conservatoire de Saint-Malo où elle est également formée au chant lyrique. Pour le cinéma, elle est en revanche complètement autodidacte. C’est au collège qu’elle devient cinéphile en regardant le Cinéma de Minuit de Patrick Brion et le Ciné-Club de Frédéric Mitterrand et en découvrant les chefs d’œuvre du cinéma hollywoodien grâce aux programmes de la BBC dont elle capte les ondes d’outre-Manche chez ses parents. Quant au théâtre, le déclic a lieu à l’âge de seize ou dix-sept ans lorsqu’elle monte avec des amies lycéennes une pièce qu’elles ont écrite et mise en scène et qui sera jouée à deux reprises dans un théâtre de Saint-Malo. Chopin, Schumann, Schubert, Liszt, Apollinaire, Vian, Duras, Zweig, Schnitzler, Brel, Brassens, Sylvestre, Welles, Ophüls, Lubitsch, Truffaut, Demy sont quelques uns des noms qui bercent sa jeunesse bretonne pour assouvir un appétit jamais rassasié pour les arts. Elle choisit tout naturellement la filière littéraire au lycée et obtient à 17 ans un bac L en se demandant ce qu’elle va bien pouvoir faire de sa vie. Certains qui l’ont vue brûler les planches au théâtre de Saint-Malo lui suggèrent d’embrasser la carrière de comédienne mais Alissa préfère continuer ses études. Son dossier de très bonne élève lui permet d’être admise en classe préparatoire au Lycée Henry IV de Paris. Elle saisit cette formidable opportunité en y voyant une chance d’enrichir sa connaissance de la littérature et également de profiter à plein de la vie culturelle parisienne, de ses théâtres, de ses cinémas et de ses salles de concerts. Ayant accompli ses trois années de classe prépa, elle intègre l’Ecole normale supérieure toujours moins par ambition personnelle que pour continuer à y assouvir sa passion pour les belles-lettres. Cela lui permettra d’y suivre une formation théâtrale dispensée par Lionel Parlier et Brigitte Jacques avant de clore sa période d’apprentissage artistique au département scénario de la Fémis.

La chanson, point de rencontre de l’amour des mots, des mélodies et de la scène

Au moment même où elle intègre la Fémis, Alissa décide de se lancer sur scène pour y interpréter les chansons dont elle écrit les textes et compose la musique. Le besoin de créer qu’elle ressent depuis toujours ne l’a jusqu’alors jamais amenée à se considérer comme une artiste, ce serait à ses yeux un peu prétentieux. C’est peut-être cette obsession de la perfection qui l’a poussée à accumuler les diplômes des meilleures et plus prestigieuses écoles pour s’en faire une armure contre la critique. Dans En route, la chanson d’ouverture de son spectacle, Alissa crache le morceau : « J’ai si peur des gens, les jugements/Comme je les redoute ». Elle va pourtant franchir le pas et se produire dans de nombreuses salles à Paris en s’accompagnant au piano pour interpréter ses chansons parfois humoristiques et fantaisistes, parfois mélancoliques et intimes, parfois franchement tragiques. La chanson présente pour Alissa l’avantage de se situer au point de rencontre entre l’amour des mots, l’amour des mélodies et l’amour de la scène et d’emprunter à toutes les passions qui sont les siennes depuis toujours : littérature, musique, théâtre et même – oui ! – cinéma. Car celle qui est devenue enseignante de la matière à l’Ecole normale supérieure après avoir passé l’agrégation de lettres modernes construit souvent ses chansons comme des petits récits invitant le spectateur à embarquer pour un voyage qui lui fait vivre des émotions puissantes. A partir de fin 2017, quand elle se produit tous les jeudis soirs seule sur scène pendant six mois aux Théâtre des Déchargeurs, la chanson prend soudain une place très importante dans sa vie : « Cette expérience a été un déclic, se souvient-elle. Je vivais pour mes jeudis soirs. Comme je rencontrais une forme de chaos dans ma vie personnelle, c’était ce qui me faisait tenir debout. C’est à partir de ce moment là que j’ai pris conscience que la chanson n’était pas quelque chose de périphérique dans ma vie mais qu’elle en était en réalité le centre ». La chanson devient pour elle une véritable nécessité, beaucoup plus forte qu’avant, qui lui permet de surmonter les épreuves personnelles qu’elle traverse, d’exprimer ses souffrances et de les dépasser : « Passé un point de violence en soi, il devient nécessaire d’extérioriser ce que l’on ressent et ce qu’on a accumulé : la création est une alternative à la noirceur », nous dit elle. L’entendre interpréter « Aimer quelqu’un » qui presque clôt son spectacle n’en laisse absolument aucun doute.

Un récit biographique qui retrace l’histoire de sa grand-mère

L’écriture d’un livre peut aussi être un exutoire à défaut d’une thérapie et Alissa publiera très bientôt son premier roman (*). Elle a déjà sorti en 2019 aux ateliers henry dougier dans la collection Une vie, une voix un récit biographique intitulé Lulu, fille de marin qui est une véritable déclaration d’amour à sa grand mère Lucienne Resmond, fille de marin et femme d’aviateur, née en 1928 à Plouër-sur-Rance, le village où Alissa a passé son enfance. « Je sais de ma grand-mère que c’est une femme du XXème siècle. Qu’elle a traversé des évènements, des coutumes, des relations, des chemins profondément ancrés dans leur époque. Qu’elle a vécu une féminité qui était la féminité de celles de sa génération, celles que l’on destinait d’abord à devenir des épouses et des mères, celles qui ont construit leur mariage, leur foyer, alors qu’elles n’étaient encore que des jeunes filles rêveuses, à peine sorties de l’enfance. […] », peut-on lire page 96. Sa grand-mère « Lulu » a encore aujourd’hui les larmes aux yeux lorsqu’elle se remémore le discours intimidant et glaçant qu’a prononcé le curé le jour de son mariage : « […] Je suis effrayé, disait quelqu’un, de penser que la vie dépend de deux ou trois « oui » ou de deux ou trois « non » prononcés de bonne heure. Oui ou non, veux-tu de ce travail, de cette position, de ce pays, de ce maître, de cette alliance, de cette vie ? Vous répondez, et tout est dit. Carrière fixée, peut-être insupportable. Travail fixé, peut-être impraticable. Foyer fixé, peut-être intolérable. C’est dit, c’est fait, ce sera jusqu’au dernier jour. »  Edifiant témoignage d’une époque où la liberté des femmes ne valait que roupie de sansonnet. Les temps ont bien changé, les enfants de Lulu auront vingt ans en 1968 qui balaiera ces conventions sociales d’un autre âge. Alissa est quant à elle résolument une femme moderne : « Je veux simplement être moi », proclame-t-elle dans sa chanson intitulée Les femmes des publicités. D’ailleurs il est bientôt 16 heures 40 et elle a à faire. Au revoir Alissa et merci pour les dix minutes de rab !

Cliquez ici pour accéder au site internet d’Alissa Wenz.

(*) A trop aimer est sorti le 19 août 2020 chez Denoël (240 p., 17 euros).

Francesca Dal Chele, la photographe du coin de la rue

Elle a photographié pour nous « l’ennui épais » du confinement. Francesca Dal Chele, qui manie son appareil photo comme d’autres leur stylo pour exprimer ses émotions et ses idées, nous a très gentiment reçu chez elle rue Didot pour nous présenter son oeuvre tout en entre deux.

Parisienne de nationalité

Francesca Dal Chele est née aux Etats-Unis mais ne cultive aucunement ses racines. Car si ses travaux photographiques questionnent la notion d’identité, l’appartenance à un pays n’est pas sa propre histoire. Dès sa petite enfance californienne, cette fille d’immigrés italiens a le sentiment d’être « étrangère » et, à l’adolescence, c’est vers la France que la guide son intuition. Elle décide d’étudier la langue et la littérature françaises à l’université pour se préparer à y vivre et fait à cette occasion un premier séjour à Aix-en-Provence. Arrivée à Paris fin 1978 pour y devenir assistante de direction bilingue, c’est aujourd’hui tout naturellement qu’elle se définit comme « parisienne de nationalité » après s’être fixée il y a 40 ans dans le 14ème arrondissement. Ce sont les hasards de sa vie qui vont être les déclencheurs de sa passion relativement tardive pour la photographie. L’idée lui trottait à vrai dire déjà dans la tête depuis une bonne dizaine d’années car elle pressentait qu’il y avait là un moyen adapté d’exprimer sa créativité en parallèle de son travail. Elle commence par se former avec Mira, un photographe-reporter iranien qui dispense des cours dans une MJC de la rue de Trévise, puis plus tard à l’EFET, une école de photographie parisienne où elle reste un an en cours du soir. Elle approfondit par la suite sa connaissance de la photo en la pratiquant très assidument et forme son regard en analysant les travaux d’autres artistes-photographes. Ses références sont alors Sebastiaõ Salgado et Raymond Depardon avec lequel elle aura l’honneur d’effectuer un stage à l’ENSP d’Arles. « Je voulais comprendre ce qui faisait qu’une image était forte et une autre pas », se souvient-elle. Je me suis rendu compte que j’avais tout à apprendre, mais cela m’intéressait énormément car, dés que j’ai commencé la photo, j’ai senti que j’avais trouvé là le canal pour exprimer mon désir de création ». Sa vocation est née : elle devient en 1986 à 36 ans photographe-auteure indépendante en travaillant dans un premier temps uniquement en noir et blanc et en réalisant elle-même ses propres tirages.

Dans le chantier de Tarlabasi 360, Istambul 2015 in Quel est ce bruit à l’horizon

Tropisme turc

Elle commence par envisager la photographie comme un moyen de témoigner voire de dénoncer les injustices du monde au travers de ses reportages et s’intéresse tout particulièrement aux cultures traditionnelles mises à mal par la modernité. Ainsi Vies silencieuses, son premier sujet au long cours réalisé en N&B dans les années 90 traite-il de la vie des Touaregs qui sont des anciens nomades du Sahara contraints par les autorités algériennes à une sédentarisation forcée. Ainsi s’intéresse-t-elle également à la Turquie à partir de 2005 qui est l’année du début officiel des négociations pour l’adhésion de ce pays à l’Union Européenne. « J’ai entendu toute une série de propos négatifs et racistes sur ce pays musulman perçu comme islamiste et finalement arriéré par rapport à l’Occident, se rappelle-t-elle. Comme j’ai grandi aux Etats-Unis où la lutte des Afro-américains pour leurs droits civiques et contre la discrimination a fortement marqué ma manière de penser et d’être, je suis devenue sensibilisée pour toujours aux questions de racisme et de xénophobie et j’étais donc très choquée par ces propos ». Ce qu’elle lit alors à propos de la Turquie ne correspond pas du tout à ce qu’elle a constaté à Istanbul où elle s’est rendue en 2004. Pour se faire une idée définitive de la question, elle décide de visiter la Turquie profonde et de se rendre en Anatolie. Dans le cadre de son travail de documentation préalable indispensable à la construction de son sujet, elle s’intéresse tout particulièrement aux villes de l’Anatolie en voie de modernisation très rapide et dépossédées de leur identité propre par la globalisation économique mondiale. Son objectif va être de témoigner des changements qu’elle pourra observer. « Ce que j’ai vu en Anatolie en 2005 était tout le contraire du pays arriéré peuplé de femmes voilées auxquelles il n’était fait aucune place, que décrivaient certains en France », se souvient-t-elle. Elle tombe en fait complètement sous le charme de ce pays en transition dont le tiraillement entre tradition et modernité, entre pauvreté extrême et gentrification, rentre en résonance avec sa personnalité duale. Elle en garde la trace dans plusieurs séries de photographies visibles sur son site internet, notamment Le Passé de l’Avenir, D’où vient ce bruit à l’horizon et Du Loukoum au Béton. « De voir combien ce pays formidable est devenu autoritaire et liberticide me désole complètement, ajoute Francesca en faisant référence à la récente actualité. Quand je relis les propos des jeunes Turcs que j’ai retranscrits dans mon livre Du Loukoum au Béton [publié aux éditions Trans Photographie Press], je suis pratiquement au bord des larmes. Que d’espoirs déçus ! »

Sédimentation n° 2, Didot-Eure, 2 avril 2020, Jour 17 (Copyright Francesca Dal Chele)

Photographier l’épaisseur du temps

La démarche de Francesca n’est toutefois pas seulement documentaire. Dès 1995, elle commence à explorer une photographie plus intime, plus distanciée du réel, qui s’appuie sur la richesse des flous pour le transcender. C’est l’idée qui guide sa série de photographies de visages intitulée Archaeus née d’un désir de revenir vers l’humain dans ce qu’il comporte d’universel. Dans Surfaces sensibles, Francesca utilise le flou pour essayer de traduire l’intangible sentiment d’appartenance et la notion de génie des lieux. Sa toute récente série intitulée Sédimentations est quant à elle à l’origine un travail plastique qui réutilise la technique du « palimpseste » déjà explorée à l’occasion de la réalisation de Le Passé de l’Avenir pour se faire cette fois le reflet de l’ennui et de la monotonie ressentis durant le confinement. Ses photos sont l’expression de l’épaisseur du temps s’écoulant sans réel relief et tout juste ponctué de micro-évènements à l’extérieur de son appartement. Afin de donner corps à cette sédimentation de la vie, Francesca a placé son objectif à sa fenêtre et a photographié chaque jour l’angle de la rue Didot et de la rue de l’Eure pour finir par superposer sous Photoshop au prix d’un très minutieux travail technique différentes strates de photographies. Chaque Sédimentation réalisée est le produit de quatre images choisies parmi toutes celles qu’elle a prises le même mâtin. S’il lui arrive parfois d’ajouter à sa construction des personnages prélevés dans d’autres images, la règle est que tous les éléments qui la constituent doivent provenir de scènes observées au cours de cette mâtinée. « Mon objectif est de faire ressentir à la personne qui regarde ces Sédimentations l’épaisseur du temps et le mouvement ralenti de la vie », nous indique Francesca. Le résultat très esthétique est tout à fait à la hauteur de ses ambitions. « Il est également important qu’une image soit esthétique, précise la photographe. Car si elle n’est pas esthétique, les gens n’ont pas envie de la regarder et passent à côté du « message » que l’artiste y a mis. Ce que je dis est tout aussi bien valable pour les images de documentaires subjectifs ou de reportages. Le tout est de se garder de réaliser des images esthétisantes dans lesquelles l’esthétique est plus important que le fond ». Francesca a toutefois naturellement bien conscience que l’interprétation de ses oeuvres peut être éminemment subjective. Ainsi Yann Stenven qui a commenté son tout récent travail pour la revue TK-21 y a vu la « glorification des petit métiers et des métiers de ceux qui malgré le confinement doivent travailler aux fins que tourne un système de plus en plus fou ». Comme si l’oeil critique toujours en éveil de Fransceca avait inconsciemment intégré une dimension politique à sa dernière oeuvre en date. Chassez le naturel…

La mer à Sutt’a a Rocca, Bonifacio (Corse) 2000 in Surfaces Sensibles

Cliquer ici pour accéder au site internet de Francesca Dal Chele et ici pour accéder à l’article de la revue TK-21 consacré à Sédimentations.

Les tempêtes traversées de Gilles Kraemer, capitaine de Riveneuve Editions

Faut-il nécessairement sortir du cadre pour devenir éditeur ? Gilles Kraemer qui plus jeune rêvait de devenir archéologue s’est tour à tour essayé au journalisme, à l’enseignement et à la diplomatie culturelle avant de reprendre il y a quatre ans les éditions Riveneuve dont les locaux sont aujourd’hui situés au 85 rue de Gergovie dans le 14ème arrondissement de Paris. Il a fait de sa maison d’édition un véritable petit centre culturel au coeur du 14ème avec pour ambition de « raconter le monde aux Français et les Français au monde ». Retour sur le très riche parcours d’un homme impliqué et exigeant.

Les très difficiles heures du journalisme

L’ouverture au monde de Gilles Kraemer date très certainement de son enfance voyageuse. Son père qui travaille pour Renault et qui est resté plus de dix ans en poste à l’étranger s’installe au Koweït alors qu’il a cinq ans. « Je me suis retrouvé à l’Alliance Française au milieu de petits libanais et d’autres jeunes ressortissants de pays étrangers qui parlaient français comme moi et qui d’un seul coup se mettaient à parler une langue que je ne comprenais pas – sans que je comprenne pourquoi je ne comprenais pas », se souvient Gilles. Il découvre l’Egypte au même âge. Plus que les pyramides, c’est le Sphinx qui l’impressionne et le fascine au point de susciter chez lui l’envie de devenir archéologue. Le besoin d’ailleurs et de découverte du monde s’instille déjà en lui, qui déterminera la suite de son parcours et deviendra sa marque de fabrique. Au collège et lycée, sa préférence va aux lettres et au dessin, mais comme beaucoup de bons élèves il poursuit des études scientifiques avant de se réorienter en filière littéraire en s’inscrivant dans les classes préparatoires d’hypokhâgne et de khâgne. Il dit adieu à l’archéologie quand il prend conscience qu’écrire des enquêtes archéologiques ne pourra lui faire bénéficier que d’un lectorat très restreint. Le journalisme lui semble être une bien meilleure option et il décide d’intégrer le Centre de formation des journalistes (CFJ) et de consacrer sa thèse d’étudiant à la presse francophone en Méditerranée. Son service militaire effectué en tant que coopérant en Egypte lui donne une image passionnante de ce métier : tout en assurant des cours à la faculté, il est un collaborateur du journal de langue française Le Progrès Egyptien et négocie la création du nouvel hebdomadaire Al-Ahram Hebdo qui sera promis à un très bel avenir. A son retour en France, il trouve son pays et le secteur de la presse plongés dans une crise noire. Il travaille en tant que pigiste et garde un très amer souvenir de cette expérience : « A cette époque, les journaux dés-embauchaient et j’ai très nettement assisté à la dégradation matérielle et morale de la condition de journaliste. J’ai travaillé pour une quinzaine de journaux et ça a été véritablement quinze problèmes différents : il fallait sans cesse batailler avec ceux qui ne voulaient pas payer, ceux qui revenaient sur leur parole et ceux qui essayaient de mégoter en tirant prétexte que je n’avais pas ma carte de presse pour ne pas me payer en tant que journaliste. Tous des grands journaux pourtant ! ». Gilles rentre alors comme formateur au CFJ où il a étudié et devient l’adjoint puis le responsable des relations internationales de l’école. A ce titre, il donne des cours à l’étranger (à Moscou, au Caire et au Liban notamment), accueille des étrangers en France et monte différents programmes sous financement du Ministère des Affaires étrangères dans le cadre d’une mission générale visant à assurer le rayonnement de la pensée française dans le monde. Il quitte le CFJ au bout de neuf ans alors que l’école connait une profonde restructuration : « A ce moment là, l’école était en train de couler. Elle venait d’être rachetée après avoir fait faillite deux fois. Son mode de gestion paritaire issu de la Résistance ne fonctionnait plus et elle a malheureusement fini par être rachetée par des marchands de soupe ». Gilles qui n’aime pas du tout le nouvel environnement de travail dans lequel il doit évoluer accueille avec soulagement la proposition que lui fait le Ministère des Affaires étrangères : prendre la tête du centre culturel de Ramallah en tant que chargé de coopération à l’ambassade de France, un poste qui requiert une solide connaissance du monde arabe en plus d’une bonne maitrise de la langue allemande dans la perspective d’une collaboration avec le Goethe-Institut.

La petite gestion de la diplomatie culturelle française

Gilles envisage sa nouvelle fonction de chargé de coopération à l’ambassade avec autant d’enthousiasme qu’il avait envisagé auparavant le journalisme et l’enseignement. S’il a enseigné au CFJ, il n’a pourtant jamais pu réussir à se faire coopter au sein du système universitaire français quand bien même sa thèse a été reçue avec les félicitations du jury. Qu’à cela ne tienne, la diplomatie culturelle l’agrée tout autant. Il est à l’époque bardé de certitudes quant à l’utilité du soft power. A Ramallah, la capitale administrative de fait de l’Autorité palestinienne, il va tenter de coordonner autant que possible l’action du centre culturel français dont il est à la tête avec le Goethe-Institut allemand. La mission dont il est chargé le motive d’autant plus qu’elle lui est confiée au moment même où les Français et les Allemands s’associent pour essayer de s’opposer à la Guerre en Irak. Il s’agit, par la culture et les bonnes pratiques, d’aider et d’encourager l’Etat palestinien à se structurer de façon indépendante, démocratique et vivant en paix avec son voisin israélien. Même s’il se souvient de formidables réalisations culturelles, force lui est aujourd’hui de constater l’échec total de la démarche. Sa mission suivante en tant que de chargé de coopération à l’ambassade de Sarajevo n’est guère plus concluante. Il s’agit ni plus ni moins d’aider la Bosnie-Herzégovine à se structurer pour rentrer dans l’Union européenne . « A chaque fois, il y avait de beaux enjeux. A chaque fois, j’y croyais. Et à chaque fois, j’ai vu l’étendue du désastre politique », se souvient-il un brin désabusé. Il est également frappé par la lourdeur administrative française, le manque de vision du ministère qui l’emploie et la petite gestion sans ambition des carrières de ses employés. Travailler avec des gens qui ne croient pas vraiment en ce qu’ils font et qui ne vivent que pour leur statut social et leur salaire de fin de mois ne l’enthousiasme guère. C’est le directeur des éditions Riveneuve qui va finalement l’aider à surmonter sa déception en lui proposant de diriger une collection.

Le 85 rue de Gergovie

Un éditeur introuvable

A l’origine de cette rencontre se trouve une autre frustration : celle qu’il éprouve quand, à l’instigation de quelques amis, il se met en tête de publier les chroniques qu’il écrivait au fil de l’eau lorsqu’il était en poste à Ramallah. Une fois rentré en France, il se met à la recherche d’un éditeur en activant son réseau personnel afin de rentrer en contact avec les meilleurs d’entre eux. Il se rend compte à cette occasion qu’écrire sur la Palestine est en France un peu tabou et que personne n’ose prendre de risque sur ce sujet précis. « J’ai bien sûr trouvé cela absolument scandaleux dans la mesure où je me trouvais complètement légitime à exprimer mon point de vue sur ce que j’avais vécu, s’insurge-t-il encore aujourd’hui. Mon témoignage était d’autant plus intéressant qu’il reflétait un point de vue franco-allemand et qu’il avait été écrit pendant une période marquée par la mort d’Arafat et qui s’achevait avec la négociation d’Annapolis censée être la négociation de la dernière chance. Il y avait donc beaucoup de choses à raconter. » Une réponse convenue de refus sanctionne chaque envoi de manuscrit. Seule une éditrice, qui avait publié par le passé un ouvrage de témoignage sur la Palestine, lui confie que cela lui a valu de nombreuses insultes et qu’elle ne tient pas à renouveler l’expérience. Il n’y a au final que le patron des éditions Riveneuve qui s’engage à le publier si sa recherche d’un éditeur n’aboutit pas. Ainsi naît la collection Jours tranquilles à … dont il va lui être confiée la direction après la publication de Jours tranquilles à Ramallah. Elle raconte la vie quotidienne dans des endroits dont on pourrait croire en écoutant les média mainstream qu’ils ont été désertés de toute vie et de toute animation. Ce concept original séduit de nombreux journalistes, diplomates et humanitaires et Gilles n’a aucun mal à recruter des candidats pour cet exercice de journalisme d’auteur. A Jours tranquilles à Ramallah succèderont ainsi Jours tranquilles à Kaboul, Jours tranquilles à Gaza, Jours tranquilles à Alger, Jours tranquilles à Tunis, etc., qui sont les chroniques de villes dans lesquelles la situation s’est dégradée et dont justement il importe de raconter l’évolution des jours les moins tranquilles. Gilles se prend si bien au jeu de l’animation de cette collection que son éditeur lui propose de prendre la relève de la maison d’édition. Il saisit cette occasion pour aller enfin au bout de ses envies et intuitions en restructurant, en rajeunissant et en féminisant les éditions Riveneuve et en les dotant de nouveaux locaux, d’un nouveau logo et d’un nouveau site internet qui actent du changement de cap de la maison. Quel meilleur atout que son remarquable parcours pour remplir la mission qu’il s’est donnée « d’aider modestement au rapprochement et à la compréhension des peuples » ?

Cliquez ici pour accéder au site de Riveneuve Editions et découvrir son catalogue.

France Dumas croque la vie du 14ème arrondissement

Vous l’avez peut-être croisée le Rotring à la main dans le coin d’un bistrot du 14ème arrondissement occupée à croquer une scène sur le vif. Telle la petite souris des dessins de Plantu, France Dumas aime observer et être le témoin bienveillant de ce qui se passe autour d’elle. Ses dessins et gravures sont la trace de moments précieux, de visages connus ou inconnus ou d’émotions fugaces. Nous l’avons rencontrée entre deux rayons de soleil à la terrasse du bar-restaurant La Place, place Flora Tristan, pour qu’elle nous présente son travail de graveur et d’illustratrice.

Des reportages dessinés inspirés par les spectacles vivants

« C’est ma première terrasse depuis deux mois et demi ! ». Enfin déconfinée, France est visiblement contente de pouvoir s’asseoir à une terrasse de café. Elle a apporté dans son sac un nombre impressionnant de livres et d’éditions rassemblant ses oeuvres dont son Calendrier Perpétuel, Bistrots du XIVe arrt que nous lui avions commandé. Pour illustrer le mois de juillet, on y trouve le dessin d’une terrasse animée du café L’Imprévu qui jouxte le bar-restaurant où nous sommes assis. Voilà une très bonne idée-cadeau pour tous les Quatorziens qui aiment les bistrots dont France a donné une preuve supplémentaire d’amour en publiant aux Editions Autrement un recueil de dessins intitulé Bistrots et Cafés, Paris.

Copyright France Dumas
Copyright France Dumas

Cette Bretonne de coeur qui est née en région parisienne connait Paris comme sa poche. Elle habite depuis aujourd’hui plus de vingt ans dans le XIVème arrondissement dont elle est un visage si familier qu’elle aurait très bien pu figurer dans l’un des recueils de portraits que Béatrice Giudicelli a consacrés à ses illustres et moins illustres habitants. Au lieu de quoi, c’est elle qui a illustré de son coup de crayon reconnaissable entre tous Visages du XIVe sorti en 2011 aux Editions Carnets-Livres et Figures du XIVe arr. publié en 2017 à Riveneuve Editions. La route a en réalité été longue, qui a mené France vers le dessin et la gravure. « J’ai toujours aimé dessiner, mais je me suis jamais autorisée à en faire un métier sans doute par peur de ne pas être à la hauteur », se rappelle-t-elle. Rien ni personne dans son environnement familial ne la prédestine à devenir artiste. Et dans le lycée élitiste qui est le sien, on prépare les élèves aux écoles de commerce bien plutôt qu’aux études artistiques. Elle commence donc par étudier l’économie à Nanterre jusqu’au niveau maitrise avant de réaliser qu’elle s’est trompé de chemin. Elle bifurque alors vers l’art en passant un troisième cycle de gestion d’arts à la suite duquel elle effectue un stage chez Drouot où elle reste travailler une dizaine d’années. Elle s’y fait l’oeil en visitant tous les jours les salles des ventes. Elle y travaille par ailleurs beaucoup avec un expert en bandes dessinées qui organise régulièrement les ventes aux enchères d’originaux d’illustrateurs connus. C’est le déclic qui va la décider à se lancer elle-même dans l’illustration pour assouvir un désir de dessiner devenu à cette époque quasi-obsessionnel. Tout en travaillant à Drouot, elle suit les cours du soir de l’Ecole Duperré où elle apprend la gravure. « Mais en réalité, j’ai surtout appris à travailler dans les bistrots, précise-t-elle. Parce qu’il n’y avait pas encore l’Internet quand j’ai commencé à démarcher les directeurs artistiques que je devais rencontrer en rendez-vous. Entre deux rendez-vous, j’allais me poser dans un bistrot et je dessinais les gens que j’observais. » De là vient sans doute son goût pour les spectacles vivants (les cirques, les théâtres, les concerts, etc.) qui principalement nourrissent son inspiration.

Le Bourgeois Gentilhomme de Jérôme Deschamps qui se jouera à la rentrée à l’Opéra Comique avec Jérôme Deschamps dans le rôle du bourgeois et Jean-Claude Bolle Reddat dans celui du Maître de philosophie (Les Editions du Balcon, copyright France Dumas).

Elle est la fondatrice des Editions du Balcon dont l’ambition va être de publier chaque année une série d’une dizaine de livres illustrant les pièces emblématiques de la saison théâtrale. Le temps d’une représentation, France dessine au Rotring ce qui se joue sur scène sans presque jamais relever la main. Elle capte les attitudes, les mouvements et les expressions des comédiens tout en notant quelques bribes de texte. Ses dessins de théâtre qui constituent la mémoire sensible de moments évanouis sont bien sûr un formidable souvenir pour qui a assisté à une pièce. Elle est également l’auteure de concerts dessinés et de très nombreux reportages dessinés (carnets de voyages ou autres) rassemblés dans des éditions qu’elle fabrique, relie et diffuse elle-même. Elle a aussi illustré plusieurs livres de portraits et d’interviews (dont Aimez-vous l’art ? publié chez Magellan et Cie et réalisé en collaboration avec Frédéric Elkaïm, un ancien collègue de Drouot) et tout récemment J’ai plus d’un vieux dans mon sac, si tu veux je te les prête, un ouvrage publié à Riveneuve Editions qui est le support de la future création théâtrale de Marie-Do Fréval, la directrice de la Compagnie Bouche à Bouche. Ce sont principalement ses rencontres personnelles qui déterminent ses choix de création et d’illustration même si elle est aussi bien sûr amenée à travailler pour des clients institutionnels : La Poste dont elle a réalisé un certain nombre de timbres, Hermès et Orange à l’occasion d’animations portraits, ou bien encore, parmi d’autres, Nestlé dont elle a récemment beaucoup aimé croqué sur le vif les ouvriers des usines de pizzas. En sus du livre d’interviews illustrées réalisées à Montmartre sur lequel elle travaille actuellement, sa marotte du moment, ce sont les puces de Vanves dont elle interroge assidument les brocanteurs. « Comme je m’auto-édite, je peux alimenter mon livre à chaque réédition », se réjouit-elle. Car France, qui est malheureusement toujours en mal de pouvoir occuper un véritable atelier d’artiste, réussit bon an mal an à caser dans son appartement parisien tout le matériel nécessaire à l’édition de ses livres de dessins et même une presse qu’on lui a prêtée pour réaliser ses gravures.

Saint-Malo. Plage du bon secours. Panorama (copyright France Dumas)
Saint-Malo. Plage du bon secours. Panorama (copyright France Dumas)

Eloge de la gravure

France ne se souvient pas comment est née sa passion pour la gravure. Peut-être parce qu’elle a un cousin éloigné qui en faisait, peut-être parce qu’elle a vu quelques expositions qui l’ont marquée. Elle est en tout cas une ardente défenseuse de cet art qu’un non-initié pourrait trouver un peu suranné : « La gravure permet d’obtenir des matières extraordinaires et d’imprimer en multiples mais aussi de créer des ambiances inédites et d’expérimenter pleins de choses qui peuvent emmener vers des hasards créatifs intéressants. On ne sait jamais à l’avance ce que cela va donner et c’est justement cela qui est passionnant ». France qui enseigne la gravure à l’Académie d’Art de Meudon et au Cesan, une école de bande dessinée & d’illustration du XIème arrondissement de Paris, constate d’ailleurs le regain d’intérêt des jeunes illustrateurs et dessinateurs de BD pour cette technique d’impression artisanale. Son prochain livre intitulé Impressions d’ateliers qui sortira en octobre prochain chez Riveneuve Editions et sera le coeur d’un évènement organisé à la Fondation Taylor évoque justement les ateliers d’impression dont les métiers artisanaux résistent encore au tout numérique en utilisant des machines qui ont plus de deux cent ans d’existence. France est donc intimement persuadée que la gravure a toujours de beaux jours devant elle quel que soit le matériau utilisé : bois, lino, zinc, cuivre et même gomme comme en attestent les couvertures de livres qu’elle a récemment réalisées pour la collection « Pépites » de Riveneuve Editions, la maison d’édition de la rue de Gergovie de plus en plus dynamique au niveau local. D’autant que gravure et dessin peuvent être allègrement mélangés pour insuffler la vie et la couleur du second dans le noir et blanc de la première. France me le prouve en me tendant le leporello, mix de gravure et d’aquarelle, qu’elle a préparé pour le festival Philoscène organisé pour la deuxième année consécutive par Bête à Bon Dieu Production, l’association d’Annie Mako. Les gravures de France sont à ce point suggestives qu’elles ont inspiré à Patrick Navaï, un artiste du 14ème arrondissement, de nombreux poèmes qui ont été publiés aux Editions Carnets-Livres. Elle garde également de merveilleux souvenirs de l’exposition Les Traces de l’Ephèmere organisée au Centre Européen de Poésie d’Avignon à l’occasion de laquelle elle a pu dévoiler au public du festival ses gravures de théâtre. En Attendant Godot de Beckett, Hamlet et Macbeth de Shakespeare, Le soulier de satin de Claudel sont autant de chefs-d’oeuvre dont elle pris un immense plaisir à graver sur un grand zinc les moments les plus forts pour en faire le panorama. France continue à exposer ses gravures tous les ans à la Galerie de l’Echiquier dans le Xème arrondissement de Paris. Courez-y si vous voulez conforter de visu la très bonne première impression que vous ne manquerez pas d’avoir en consultant son site internet (ici) et son compte Instagram (ici) !

Gravure couleur (copyright France Dumas)
Gravure couleur (copyright France Dumas)

Vincent Luccarini, le parrain corse du Quartier Pernety

« Attends, bouge pas ! », c’est l’expression favorite de Vincent Luccarini quand il vous raconte une anecdote ou se lance dans une explication. Mais aujourd’hui c’est à lui de prendre la pause pour Pernety 2020 qui se fait un plaisir de vous faire découvrir cet homme chaleureux et sympathique qui hante le Quartier Pernety et ses bars depuis vingt ans au point d’en être devenu le véritable parrain respecté par toutes et tous. C’est le chouchou de ces dames à qui il sait parler et offre régulièrement des roses (il connait tous les vendeurs de roses de Pernety) et le pote de tous les fidèles du Quartier avec lesquels il trinque au comptoir des bistrots. Vincent « le coco » qui toujours porte beau habillé d’un élégant costume-cravate n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. On l’aime pour ses excès et ses colères homériques. Hommage à un sacré personnage du Quartier Pernety.

Une carrière de conseiller technique dans le papier

Au départ, il voulait être marin. Mais cela n’eut pas l’heur de plaire à son père qui refusa de lui donner l’autorisation de s’inscrire à l’Ecole Navale. C’est donc un peu par accident, et après un essai non-concluant en mécanique, qu’il devient apprenti lithographe, dès l’âge de quatorze ans, grâce à une relation de sa mère dont il assure par ailleurs les fonctions de concierge à Paris. Muni de son certificat d’études obtenu trois semaines après avoir commencé à travailler, il prend immédiatement goût à son travail à l’imprimerie Courbet située rue de Charonne dans le 11ème arrondissement de Paris. Il apprend le métier de receveur puis de margeur pendant deux ans dans des conditions de sécurité parfois extrêmement limite. Le sparadrap coûtant trop cher, c’est en les couvrant de papier collant qu’il se protège les mains (!). « Au début j’avais peur, se rappelle-t-il. Comme tous les grouillots, j’étais bousculé et je prenais des coups de pied au cul. Les temps ont bien changé. » Mais Vincent veut progresser rapidement et toucher à tout pour connaître à fond le métier d’imprimeur. Il devient offsettiste pour suivre l’évolution technologique. Afin de s’aguerrir et évoluer plus rapidement, il change d’entreprise et rejoint la Photolith, une société très réputée pour la qualité de son travail et qui imprime les cartes géographiques pour l’Institut Géographique National (IGN) et pour Michelin de même que les couvertures de Reader’s Digest. L’ambiance de travail y est très bonne. Les machines offset lui paraissent énormes et bruyantes mais les ateliers sont spacieux : « Ce n’était pas de l’esclavage mais on ne rigolait pas. Il n’y avait pas de vraie tension sociale et nous n’étions pas mal payés. J’étais jeune et insouciant mais surtout je voulais apprendre et faire mon trou. Alors je bossais dur. » Puis il entre aux Encres Lorilleux à Puteaux où il est affecté au service technique chargé de tester les diverses qualités des encres, c’est-à-dire d’en évaluer l’aspect, la viscosité, l’imprimabilité, le poisseux, la colorimétrie et la siccativité en fonction des différents supports papier. C’est aussi là qu’il découvre et teste d’autres procédés d’impression comme la typographie, l’héliogravure, la flexographie, l’aniline, etc. Après avoir accompli son service militaire en tant que pompier de Paris entre dix-huit et vingt ans, il entre comme cadre à Aviaplans à Suresnes, une entreprise qui s’occupe de photo aérienne pour Dassault. Il initie les ouvriers de cette imprimerie typographique à l’offset dont il est chargé du développement du service : « Je leur ai fait acheter des machines en leur faisant faire de la couleur plutôt que du noir. J’ai fait du sacré boulot là-bas, qui était reconnu par les clients de mon employeur ». Il rencontre par la suite Jacques Dambry, un copain d’école qui travaille chez Desgrandchamps, une imprimerie située boulevard Brune dans le 14ème arrondissement de Paris qui cherche un responsable pour son service offset. Il saute sur l’occasion et en six ans transforme totalement le service en achetant de nombreuses machines et au point de faire passer sa part dans le chiffre d’affaires de l’imprimerie de 5% à 95%. Son tempérament accrocheur le fait repérer par Jean Granet qui travaille aux Papèteries de l’Aa et qui lui propose de lui céder sa place pour lequel il ne trouve aucun remplaçant à la hauteur : « C’est un métier pour vous », lui assure-t-il. C’est le début de sa carrière de conseiller technique indépendant dans le papier qui va le mener à des postes bien rémunérés de groupe industriel en groupe industriel et de pays en pays (du Japon aux Etats-Unis et Canada en passant par tous les pays d’Europe y compris l’URSS). « En février 1971, l’année de tous mes records, je suis monté 28 fois dans un avion en 20 jours ouvrables. Et j’ai fait 117.000 km en voiture dans l’année  sans compter les locations de véhicules dans les aéroports. Là, je bougeais mon cul », se rappelle-t-il. Il finira son parcours professionnel comme directeur général de la Papèterie d’Essonnes de Corbeil dont il achèvera la liquidation après y avoir été le Directeur Recherche & Développement, le Directeur Technique et le Directeur Commercial. Avant de rebondir pendant sa retraite comme chargé de mission pour la Commission Européenne chargé du redressement de la situation économique d’entreprises en difficultés notamment dans les pays du Maghreb. (*)

Un communiste historique

« Je suis communiste depuis toujours. Je suis né communiste parce que mon père était communiste, que ma mère était communiste, et que tout le monde était communiste chez moi. Lorsque j’ai rencontré ma femme, elle faisait un discours aux Cavalcades de la Jeunesse à Ivry-sur-Seine. Elle était présidente des Jeunes Filles Communistes de France ». L’un de ses plus notables faits d’armes reste de s’être occupé de la campagne de la députée Marie-Claude Vaillant-Couturier lors de sa réélection à l’Assemblée Nationale en 1967 : elle est réélue avec 3.600 voix d’avance après une invalidation au premier tour pour 300 voix. Dès l’âge de 23 ans, Vincent devient conseiller municipal communiste de Malakoff. Il se fait remarquer à l’époque par des articles dans Le RéveilFrance Nouvelle et L’Aube Nouvelle, qui condamnent fermement le recours à l’arme atomique. A Malakoff, il tracte assidument en dirigeant la cellule Gabriel Crié et est responsable de la diffusion de la presse communiste dans la ville. Il organise à ce titre la vente de L’Humanité quotidienne par des équipes de volontaires très tôt le matin dans toutes les cités. Il organise également tous les ans Les Deux Jours de la Presse en louant des barnums dans lesquels toute la presse militante était convoquée. « Léo Ferré est venu sur le site, se souvient Vincent. Jean Ferrat et Marc Ogeret également. De même qu’Armand Lanoux, lauréat du Prix Goncourt 1963, qui est venu dédicacer ses livres. Ainsi que Pierre Juquin. » Il couvre environ deux mandats du règne du maire communiste Léon Salagnac qui décèdera en 1964 au moment même où il organise sa manifestation annuelle. Les bénéfices tirés de la fête sont bien évidemment immédiatement reversés au parti de même qu’à l’époque une part de sa rémunération. Il arrête de militer au parti parce qu’il finit par estimer qu’on abuse un peu trop de son dévouement sans limites et suite à un différent avec un camarade qui lui signifie son rejet du groupe parce qu’il est devenu cadre dans la société qui l’emploie. Il gardera malgré tout sa carte de communiste jusqu’en 1974. Mais, pour garder son indépendance d’esprit, jamais il ne se syndiquera à la CGT .« Je suis profondément un communiste français mais jamais je n’ai été stalinien », nous assure Vincent qui ne s’est pour cette raison jamais vraiment senti affecté par les révélations sur l’envers du décor des régimes communistes des pays de l’est. On le croit volontiers en le voyant naviguer dans le Quartier Pernety et faire montre avec toutes et tous de gentillesse et d’élégance émaillées d’éclats et de coups de gueule toujours bien sentis. Cet anti-apparatchik a visiblement bien trop d’épaisseur humaine pour faire aujourd’hui carrière en politique.

(*) Pour plus de détails sur les aspects techniques du métier d’imprimeur de Vincent, lire l’article que lui a consacré Pierre Cixous dans le n° 33 du journal Monts 14 de février-avril 2009 (page 5).