Alain Vlad, un professeur à l’école de la rue

Alain Vlad et Béatrice Giudicelli à la terrasse de « L’Imprévu »

Dans un célèbre livre autobiographique paru en 1933 et intitulé Dans la dèche à Paris et à Londres, George Orwell décrit de façon poignante ce qu’est la pauvreté : exploitation au travail, alcool, maladies précoces et faim presque permanente. Alain Vlad a également connu la dèche à Paris et, ces deux dernières années, à Paris XIVème. Il s’en sort aujourd’hui grâce à la générosité de Quatorziens qui l’ont pris sous leur aile. Rencontre place Flora Tristan à la terrasse du café L’Imprévu.

Besoin d’ailleurs et d’autre chose

La dèche ne fait pas toujours perdre le respect de soi-même et des autres. A notre approche, Alain se lève de la table de L’Imprévu qu’il partage avec Béatrice Giudicelli. Ce migrant d’origine roumaine n’a en réalité jamais cessé de faire des efforts pour se faire bien accepter de son pays d’accueil. D’ailleurs, son vrai prénom est Alin et non Alain. S’il l’a francisé, c’est moins pour complaire à Eric Zemmour que par souci de simplicité, pour éviter les confusions. Alain nous raconte comment il a quitté son poste de professeur de physique-chimie qu’il occupait dans sa Roumanie natale, dix ans après la chute du tyran communiste Ceaușescu et presque dix ans avant l’adhésion de son pays d’origine à l’Union Européenne. C’est l’Angleterre d’avant le Brexit qu’il avait à l’époque en vue pour y réaliser ses rêves d’ailleurs et d’autre chose loin de la bureaucratie et de la corruption qui sévissaient alors en République roumaine. Mais la perspective de mourir asphyxié au dessus des roues d’un camion en partance pour « l’Eldorado » britannique l’a sagement fait reculer. Il se réfugie finalement en France où il travaille dans le bâtiment à la conduite de chantiers ou bien pour assister les architectes dans la finalisation de leurs plans. Les conditions très précaires dans lesquelles il travaille ne lui permettent pourtant pas de mener grand train. En proie à des difficultés financières, il se brouille avec la parentèle qui l’héberge à Paris et choisit la rue pour décor de la suite de ses aventures. C’est la plongée plus ou moins volontaire dans la dèche qu’Alain va d’abord expérimenter pendant plusieurs années rue des Barres entre l’Hôtel de Ville, l’église Saint-Gervais et la Mairie du IVème. « Là-bas, tout le monde me connaissait même le Maire Ariel Weil avec lequel j’ai sympathisé, se remémore Alain. Je faisais du soutien scolaire pour les collégiens dont je surveillais les devoirs. J’ai même inspiré une exposition de dessins et d’aquarelles réalisés par une peintre et qui m’ont eux-mêmes inspiré des haikus. Nous exposions nos oeuvres devant les arbres du jardin à côté. »

La dèche à Paris XIVème : Alain devant le « Café Chineur » rue Raymond-Losserand en mai 2021 (crédit photo Alain Gorich/Figures du XIVème arr.)

Un contemplatif amoureux des livres

C’est dans le XIVème arrondissement de Paris qu’Alain trouve finalement ses repères. Il y est tout aussi populaire et y détonne tout autant que dans le centre de Paris. En plus d’être une épicerie-bazar ouverte de jour comme de nuit (car notre ami roumain pratique assidûment le partage et la redistribution avec ses compagnons d’infortune), Alain est également une véritable bibliothèque ambulante. Il traine en effet avec lui en permanence et depuis des années tout un carton de livres. « C’est grâce aux livres que j’ai pu apprendre le français en deux ans, se souvient-il. Grâce aussi, c’est vrai, à la télé et aux films sous-titrés de la chaîne Arte ». Plutôt que de mendier, Alain lit toute la journée. Il lit absolument tous les livres exceptés les livres politiques. Occuper son esprit est pour lui une question de dignité au même titre que rester propre ou prendre soin de son habillement. « Les habitants du quartier sont souvent interloqués car lorsque je lis, je passe régulièrement « en mode réflexion » et je regarde droit devant moi dans le vide. Visiblement, ça les interpelle et il me laisse parfois de l’argent », témoigne celui qui ne concourt pourtant pas dans la catégorie des maîtres zen. Ce comportement atypique – et, il faut bien le dire, reposant pour les passants – n’a pas manqué de le rendre sympathique aux Quatorziens. Le bienveillant bouche à oreille dont il bénéficie a eu tôt fait de susciter la curiosité de Béatrice Giudicelli qui a décidé en mai 2021 de lui consacrer un nouvel opus de Figures du XIVème, la série d’entretiens filmés et dessinés de figures inspirantes de l’arrondissement qu’elle réalise depuis plusieurs années avec ses complices France Dumas et Alain Goric’h. Le reportage intitulé Tourner la page va susciter un mouvement de solidarité locale qui a aujourd’hui pour heureux résultat de lui faire enfin bénéficier d’un toit rue de Gergovie à quelques dizaines de mètres seulement de son repaire de la rue d’Alésia. Petit à petit, l’oiseau fait son nid et prépare même aujourd’hui son envol professionnel car, fort de son important background scientifique de physicien, Alain espère vivement retrouver du travail dans le secteur de l’énergie. Le projet qu’il a en tête reste toutefois à ce jour top secret !

2 réflexions au sujet de « Alain Vlad, un professeur à l’école de la rue »

  1. Je ne connais ce monsieur que de vue, souvent il traine avec les clodos du coin, les polonais en face des pompiers qui passent leur temps bourrés. J’espère qu’il s’en sortira

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